| Puisque les trois parties instrumentales
ont été enregistrées par deux personnes seulement, c'est qu'une même
personne a enregistré deux de ces parties, à des moments différents
évidemment.
Ce sont, nous dit-on, le violoniste et l'altiste qui
sont cette même personne. Elle avait, quand elle a enregistré le
violon, quatorze ans de plus que quand elle a enregistré l'alto. En
d'autres termes elle a enregistré la partie de violon quatorze ans
avant celle d'alto. Mais, nous dit-on, elle l'a enregistré dans la
même salle. C'est donc le pianiste qui, pendant ce laps de temps, s'est
éloigné de plusieurs milliers de kilomètres. Reste à tirer au clair
le paradoxe tonal. Rappelons d'abord qu'en règle générale les
instruments de musique donnent les notes écrites par le compositeur et
lues par l'instrumentiste. Il n'en va autrement que dans quatre cas :
quand l'instrumentiste " transpose ",
c'est à dire quand il décale d'un même intervalle toutes les notes
qu'il lit, soit vers le haut, soit vers le bas
quand il s'agit d'un instrument à vent dit transpositeur. (Le cor
anglais par exemple, est un instrument transpositeur en si quand
l'exécutant lit un do, il fait entendre en réalité un fa ; toutes
les notes soutient une quinte Juste plus bas qu'elles lie sont
écrites)
quand l'accord habituel de l'instrument est volontairement modifié
comme par exemple dans le cas de la scordatura des instrumentistes à
cordes
quand l'instrument est accidentellement désaccordé
Dans le cas qui nous occupe, puisque le morceau est
tonal, le violoniste joue, comme l'altiste, dans le même ton que le
pianiste c'est-à-dire en mi bémol majeur. S'il lit une partie écrite
en fa, c'est que cette partie n'a pas été écrite pour le violon, mais
pour un instrument transpositeur. Le compositeur ayant dû écrire un fa
Pour obtenir en réalité un mi bémol, et par conséquent un do pour
obtenir un si bémol, l'instrument en question est en si bémol.
Mais le violon, lui, n'est pas un instrument
transpositeur, et il est bien précisé que le violoniste n'a pas à
transposer. Il devrait donc, ici, jouer un ton trop haut. S'il n"en
est pas ainsi c'est qu'il a pris la précaution d'accorder son violon un
ton trop bas : fa, do, sol, ré au lieu de sol, ré, la, mi.
Le mélomane n'aura aucune peine à identifier le
morceau en question, sachant qu'il est écrit pour un piano, un alto et
un instrument à vent en si bémol, car une seule œuvre connue répond
à ces conditions. Le trio " des paradoxes " n'est autre que
le célèbre trio " des quilles " de Mozart, l'un des trois
admirables ouvrages écrits par lui pour la clarinette. Le trio pour
piano, clarinette, et alto, en mi bémol majeur, KV 498, fut composé,
dit-on, au cours d'une partie de quilles en plein air dans le jardin de
ses amis Jacquier, à Vienne, le 5 août 1786. (Mozart, on le sait,
composait "de tête"). Une fois l'œuvre terminée, il avait
l'extraordinaire faculté de la contempler dans son ensemble, de façon
instantanée, comme un peintre contemple la toile qu'il vient d'achever.
Par une astuce de l'éditeur Artaria, désireux d'attirer le plus grand
nombre de clients, la première édition présente le trio des quilles
comme écrit " pour piano, violon et alto, la partie de violon
pouvant aussi s'exécuter avec une clarinette ".En réalité, c'est
bien évidemment l'inverse, écrivent avec raison les Massin, l'œuvre
est écrite pour la clarinette.
L'enregistrement a été commencé en 1964à Reims par
Ross Chambers et Luc Etienne qui ont joué ensemble la partie de piano
et celle d'alto. La bande magnétique ayant été enfouie fut remise au
jour en 1978 et l'enregistrement complété par Luc Etienne jouant
au violon la partie de clarinette en "duoplay". Si Ross
Chambers pianiste mais également clarinettiste avait pu compléter dans
la version originale, c'eût été assurément préférable, mais le 27
juin 1978 il était probablement à Ann Arbor (Michigan) où il enseigne
la littérature française à l'université, à moins qu'il ne fût
déjà en vacances à Sidney.
" Il est bâclé cet enregistrement !"
s'écriera-t-on sans doute avec raison en l'entendant. " Bâclé en
quatorze ans, quel paradoxe !" Un quatrième paradoxe ! Ainsi donc,
comme "les trois mousquetaires" ils forment un quatuor, les
paradoxes de ce trio de paradoxes. Nouveau paradoxe ! Mais alors, ils
constituent un quintette, les paradoxes de ce quatuor ? Encore un
paradoxe !" Et ainsi de suite, voyez-vous bien" ne manquerait
pas de dire ici, comme dans Ubu cocu, Achras l'éleveur de polyèdres
[sic], et, sortant de sa malle, la conscience du Père Ubu.
Luc Étienne
Post scriptum : dans une lettre du 19 juin 1984,
adressée à Cabu, Luc Étienne revint sur les conditions
d'enregistrement de ce trio Joël Martin est venu chez moi jeudi et
vendredi derniers pour faire de la musique de chambre. Il a joué
admirablement à la clarinette le trio des quilles et le quintette, deux
œuvres parmi les plus belles de Mozart. Ne pouvant me joindre aux exécutants
(toujours ma vue) j'ai enregistré cette réunion improvisée, qui a eu
des moments magnifiques. Le vendredi Joël Martin a terminé un
enregistrement du trio des quilles commencé en… 1 966 (sic) J'avais
enregistré alors celle d'alto, et l'australien Ross Chambers celle de
piano. Joël Martin a complété en ajoutant celle de clarinette, sans
que rien puisse déceler cet intervalle de dix-huit ans
|