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BEAUCOUP DE BOUE POUR RIEN
(lecture oulipienne du 18 novembre 2004 sur le thème de la première
fois)
Il
s’ennuyait ferme. Rien à dire. Et pour cause : personne à qui causer. Et
pour cause : personne à qui causer. « Tu l’as déjà dit ! » se dit-Il à
Lui-même. Ah, Je radote, pensa-t-Il. Déjà ? Déjà ? Ah, Je radote,
pensa-t-Il.
Il était dans
l’attente et radotait déjà.
Rien à faire. Il n’y
avait rien à faire. Rien. Mais rien du tout. Rien. Oh, pas un rien
ordinaire, pas un petit rien de quelque chose. Pas un rien insignifiant.
Non, non. Un vrai rien. Un rien signifié. Un rien de rien du tout. Un
inéluctable rien. Un rien inexorable. Un rien à vous couper le souffle.
Quand on a du souffle. Parce qu’à l’époque dont je vous parle, le
souffle n’était pas né. Un rien total. Un holorien.
Pas
d’acarien non plus, pas d’aérien, pas de terrien, pas de vaurien, pas
d’assyrien, pas d’asturien, pas de saurien, pas d’épicurien, pas de
shakespearien, pas de Georges Darien, pas de moliérien, pas d’historien,
et surtout, pas de grammairien. Rien, rien, rien, vous dis-je.
Pas le moindre petit
morceau
De mouche ou de vermisseau.
Il cria Son impatience
À sa voisine Inconscience…
Mais Il
n’avait pas de voisine et voilà que je m’égare. Pourtant, je vous assure
qu’Il s’ennuyait ferme. Car il n’y avait rien à faire. Le silence
s’annonçait. C’était la prise de conscience du silence. Et à grand
fracas, le silence s’installait Un silence profond et stable, un silence
sonore, un silence empli d’aurore, de métaphores et d’oxymores, un de
ces silences lourds et chargés, un de ces silences qui mettent si mal à
l’aise, vous savez, comment pourrai-je le décrire ???
(…)
Un ange
passa ; il luit, et Lui le héla (hé, là !) ou plutôt Il alla pour le
héler, mais hélas, ce n’était qu’un mirage qui passait par là comme un
avion à réaction. Le temps de le héler, il avait filé, à la vitesse du
bonheur (un bonheur a récemment été mesuré, filant à la vitesse de15,3
mach), et Dieu resta quoi ? Dieu resta coi, sans réaction.
Car s’il n’y avait
rien à faire, il n’y avait rien à voir non plus. On pouvait même
s’interroger : n’y a-t-il rien à voir, parce qu’il n’y a rien à voir, ou
bien seulement parce que le visible est hors d’atteinte ? Et n’était-ce
pas les deux à la fois ? Il faut dire en effet qu’il faisait noir.
C’était le noir.
Partout le noir. Le noir infini. Toutes choses noires, mais sans chose,
car les choses n’étaient nées, ni Jérôme, ni Sylvie. Ni Georges. Le noir
infini donc. Et vide. Le vide infini. L’infini sidéral. Le trou noir. Et
Il passait son temps à regarder le temps filer dans ce trou noir infini.
Or le temps lui-même n’était pas encore né. Car Dieu n’avait pas encore
eu l’idée d’inventer le temps. Et rien ne passait dans ce trou noir, et
Il passait l’absence de Son temps à regarder le rien filer, le rien
couler dans ce trou noir comme un tonneau que d’invisibles Danaïdes
eussent constamment rempli de rien, de rien qui coulait noir sans fin
dans ce tube sans fin, de rien qui glissait sans la moindre accroche,
sans aspérité aucune pour retenir ou même ralentir la course effrénée du
rien qui coulait vertigineusement dans le tube lisse et infini. Une vis
d’Archimède sans filetage. Un gouffre cylindrique. Un abîme abyssal,
mais sans paroi. Un tore sans bords. Et c’était un drôle de passe-temps
que de considérer l’infini éternellement, éternellement l’infini.
L’infini sidérant du trou noir. Considérant le trou noir, le trou noir
Lui apparut con…sidérant. le trou noir, le trou noir Lui apparut con…
sidérant le trou noir, le trou noir Lui apparut con… Stop. Il se crut
inconsidéré. Il se crut inconsidéré. Stop. Stop. On ne pouvait pas
penser cela. C’était inconvenant. C’était inconvenant. Stop. STOP !
D’autant qu’Il était seul, et que l’ambiguïté n’avait pas lieu.
L’ambiguïté n’était pas née, ni en concept, ni en lexique. Il n’y avait
rien à dire. Seulement à penser au trou noir infini. Le noir lui
obscurcissait le jugement, qui était alors le jugement premier. Le trou
noir était noir, voilà ce qu’Il pouvait seulement dire. Tellement noir
que c’en était vraiment gênant. Il est même très étrange de constater
combien un trou noir peut être troublant. À bien y regarder, le noir
était peut-être un peu plus noir à sa droite :
Il avait un trou
noir troublant au côté droit.
Il souffla.
Mais
était-ce bien sûr ? Il plissa les yeux et, dans l’opacité générale, il
lui sembla distinguer une vague. Oh, pas une véritable vague. Quelque
chose qui seulement pouvait s’apparenter à une vague. Une vague vague.
Ou plutôt une vague vague. Une forme indéfinissable d’un matériau
inconnu. Une forme presque mouvante, si, si, mouvante, il semblait bien,
mouvante et obscure. Il crut d’abord reconnaître une ombre. Une ombre
noire aux confins de la nuit noire. L’ombre s’allongeait, s’étirait en
une forme oblongue. Il tenta de la tâter. C’est-à-dire de l’appréhender.
Elle lui offrit une résistance molle. Il eut un haut-le-cœur. Car le mou
jusque là n’était pas né, ni le mou, ni le mouvant, ni le mouvement. Ni
le dur, ni la dureté. Ni le durable, puisque de temps il n’était pas
encore question. Mais Il comprit bientôt : c’était ce qu’on allait
bientôt appeler de la boue, incontestablement. À son insu, la boue était
née. La boue molle, la boue luisante, la boue glissante. La peau de
banane sémantique. Et il y avait là, à son côté, une forme de boue. Et
allongée. Mais bientôt cette ombre qui se mouvait (à moins que ce ne
soit le mouvement imprimé à son champ de vision par le plissement de ses
yeux) occupait plus d’espace. Ce n’était plus cette ombre fugitive de
boue. Plutôt un lent torrent d’irrépressible boue. De la boue partout.
Une boue asphyxiante qui prenait toute place, qui comblait les moindres
interstices, qui coulait uniformément, qui obturait les espaces vacants,
qui emplissait l’espace tout entier. Totalement. Complètement.
Uniformément. Assurément, tout n’était que boue. Un chaos de boue ; une
désolation de boue. Une boue uniforme. Une uniformité de boue en marche.
La boue remplaçait la boue. Pas de boue de sauvetage. C’était boue
contre boue. Tout n’était que boue. Tout… boue.
Il donna pour nom à
cette période et à cet état le Tout-Boue.
Mais à cette époque
où les diphtongues, pas plus que les digraphes, n’étaient nées, on
prononçait alors toutes les voyelles et l’on disait le tohu-bohu.
Car, comme chacun
sait
Beréshit Bara Elohim et Hachama’im ve èt Aharets
Veaharets aïta tohu va bohu ve’hoshe’h al pené tehom.
Au commencement,
Dieu créa les Cieux et la Terre
La Terre était
désolation et chaos et les Ténèbres recouvraient l’abîme.
Alors enfin, vous
qui n’êtes pas croyants, sachez que ce fut la toute première fois. Quant
à vous, qui êtes croyants, sachez que ce fut la toute première foi. |