Apollinaire

Bibliographie Mots et Lettres ] Jean-Baptiste Botul ] Chansonnances ] Ecritures et Réécritures ] Acrostiches ] Anagrammes ] Autoréférences ] Contrepet ] Curiosités linguistiques ] Dingbats ] Fleurs de Style ] Holorimes ] Kyrielles ] PenserClasser ] Isovocalismes ] Lipogrammes ] Mots imposés ] Monosyllabes ] Palindromes ] Morales élémentaires ] Pangrammes ] Table des opérations ] Rondibelles ] Table de Queneleiev ]

[ Récréamots | Lipogrammes | APOLLINAIRE ]

Niveau supérieur ] Art de la lipo ] Exercices ] [ Apollinaire ] MAI ] Mallarmé ] Rimbaud ]

La chanson du mal aimant : lipogramme réalisé par le Régent Jean-Louis Bailly, avec la glose de ce dernier. Il s'agit sans nul doute de la plus longue traduction lipogrammatique réalisée à partir d'un poème classique. Hommage à Georges Perec, mais aussi superbe défi que ce texte octosyllabique de près de 2000 mots. En exclusivité sur Fatrazie.

La Chanson du Mal-Aimant

La Chanson du Mal-Aimé


Voici la chanson qu’on chantait
L’an trois sans trop pouvoir savoir
Qu’amour pour moi avoisinait
Un piaf jamais mort mort un soir
Au clair matin toujours il naît

Mi-brouillard un soir à London
Un sacripan qui paraissait
Mon amour sortit du bas-fond
Or l’air vil dont il vous lorgnait
M’a fait rougir jusqu’au trognon

J’ai suivi mon mauvais garçon
Qui sifflotait cachant sa main
Dans Picadilly dirait-on
S’ouvrait à nous un flot carmin
Pour lui Juifs pour moi pharaon

A bas flux rubicond A bas
Si j’aimai mal si j’aimai moins
Pharaon l’Aïgyptos mourra
Son ost son amour consanguin
S’il fut un amour sinon toi

Au coin d’un mur qui flamboyait
Falots brûlants pour lupanars
Du brouillard qui sanguinolait
Nous vous plaignons ô lupanars
Anny Anny on la croirait

Un iris froid sans nul pardon
Un trait balafrant son cou nu
Sortit vacillant d’un boxon
La voyant soudain m’apparut
D’un amour vrai l’illusion

Lorsqu’il parvint à son îlot
L’Ithaquois matois accostait
Poil blanchi jappa son cabot
Sans faiblir sa nana tissait
Maillon par maillon un tricot

Ton mari-roi Sacontala
Triomphant mais las fut ravi
Quand il vit plus blanc ton long bras
L’iris aussi d’amour pâli
Palpant ton viril impala

J’ai vu vos fronts rois incornus
Quand un faux amour quand un vrai
Amour toujours si ambigu
S’affrontant doublons imparfaits
M’ont fait souffrir saurait-on plus

Soupirs sur quoi s’assoit Satan
A quand un paradis d’oubli
Pour son patin un Aga Khan
Fût mort un purotin fini
Monnayait son corps obombrant


J’ai fui nos frimas dans l’antan
Souhaitant un climat pascal
Qui chauffât mon amour souffrant
Martyr mourant d’un froid glacial
Mais moins qu’un jour du Mal-Aimant

Joli canot pour mon avant
Trop à loisir nous naviguions
Dans un flot mauvais ou puant
Trop à loisir nous divaguions
Du doux matin au soir navrant

Salut ô faux amour pris pour
La putain qui pâlit au loin
Pour la miss qu’on pauma un jour
Voilà un an au bord du Rhin
Qui a disparu pour toujours

Lait astral ô flambant frangin
Du flux d’yaourt à Chanaan
Ou du corps blanc d’un frais trottin
Crawlant morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours pour un amas voisin

Un an lointain jubilation
Au grand matin d’un jour d’avril
Où nous chantions Satisfaction
Chantions l’amour d’un ton viril
Aux mois si courts où nous aimons

CHANT PASCAL DU MATIN POUR UN AN
D’ANTAN

Voici l’avril allons Paco
Baladons-nous au bois coquin
Dans la cour un cocorico
Dais auroral aux plis carmin
L’amour t’aura conquis tantôt

Mars Cupidon n’ont disparu
Bisous dingos vibrants suçons
Sur un fond pour chromo cucul
Où sous l’abondant martagon
Un sylvain rosi dansait nu

Va Paco mon amour conduit
La floraison qui apparaît
Coin si charmant touchant pays
Pan dans son taillis sifflotait
Du crapaud suintait un babil

Maints divins sont morts aujourd’hui
Sur qui l’on voit l’if larmoyant
Grand Pan ou Cupidon ou Christ
Sont tous morts matou miaulant
Kostro languit dans son Paris

Moi qui sais un lai pour Dido
Ou l’aria d’un an d’antan
Un chant du sclavon aux crocos
Tant d’airs d’amour du Mal-Aimant
Ou la chanson pour Calypso

L’amour mourut moi frissonnant
J’adorai Garbo Madonna
D’un jadis mort la suscitant
Soyons du Grand Turc la nana
Aimons toujours aimons souffrant

Plus assidu qu’un chihuahua
A son boss un grimpant au tronc
Ou un Kozak  Zaporizhjois
Boit-sans-soif bigot mais larron
A la loi d’airain la pampa

Qu’un joug soit pour toi mon Croissant
Où savant mon nigromant voit
Dis-moi ton Sultan tout-puissant
O mon Kozak zaporizhjois
Ton padichah roi coruscant

Sois mon vassal sois-moi soumis
Lui commandait un jour Sultan
Tatar lisant son mot tu ris
Tu lui ripostas dans l’instant
Haussant un brandon sur ton pli

PLI DU KOZAK ZAPORIZHJOIS
AU SULTAN D’ISTAMBOUL

Plus assassin qu’un Barrabas
Mais non moins cornu qu’un Satan
Disons ton nom Ascik-Pacha
Nourri au bourdalou d’un bran
Nous n’irons pas à ton sabbat

Poisson moisi saloniquois
Long sautoir d’un coma croupi
Ou d’iris qu’un pic arracha
Tu naquis d’un boyau pourri
Quand ta maman foira son gaz

Sanson pour Podolski Friand
D’ulcus boutons zonas ou pus
Groin d’un porc cul d’un rossinant
Dors sur ton amas d’or profus
Qui t’offrira ton oint gluant

Lait astral ô flambant frangin
Du flux d’yaourt à Chanaan
Ou du corps blanc d’un frais trottin
Crawlant morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours pour un amas voisin

Plaignons ton dur iris catin
Mon joli lynx mon caracal
Amour ton milanais patin
A nos palais inamical
Fatigua nos hasards malins

Son iris nous laissait l’aura
Corps astraux aux soirs frissonnants
Son sanglot baignait la diva
Or nos bisous mordus sanglants
Ont assombri nos apsaras

Mais vrai nous croquons un marmot
Moi mon amour mon flux vital
Toujours sur mon pont Mirabot
Mais si jamais on la voit là
On lui dira ça va bravo

Palpitant coulant ciboulot
Tout l’azur par vous aura fui
O fûts sans fond pour Danaos
Il faudrait tant qu’on soit ravi
Un naïf tout mignon minot

Jamais d’oubli pour ma nana
Mon colomb mon port ivoirin
O blanc pistil qu’on immola
Ma Saint-Barth mon îlot lointain
Mon amaryllis ma rosa

Cantharis ou noirs parpaillots
Mi-boucs korrigans ou lutins
Fatums chançards ou avaros
Col à Calais garni du lin
Mon pur chagrin sur un billot

Toi qui doublas mon sort chagrin
Narval ou caprin poissonard
Mon individu sibyllin 
T’a fui brandon divin qu’orna
Là-haut un florissant matin

Guignon divin au front pâlot
T’orna-t-il ton ayatollah
Frappas-tu sur son noir surcot
Ton vaincu quoiqu’il suppliât
Guignon divin aux faux propos

O toi qui rampant m’as suivi
Allah d’allahs morts aux frimas
Nous calibrons nos tumuli
Savoir à quoi nous aurons droit
O mon noir doublon mon aspic

Au cagnard car ton favori
On t’a conduit n’oublions pas
Noir concubin ami choisi
Compagnon abstrait mais à moi
Doublon par ma mort assombri

Nos mois froids morts cocaïnos
On brûla maints tipis d’apis
Blanchis par jardins ou par clos
Au piaf chantant sur son taillis
Un clair avril un mai dispos

Morts tant d’infinis blancs-pavois
L’ivoirin palladium nival
Vous fuit ô blafards conduit-bois
D’avril favori du frugal
Qui sourit larmoyant parfois

J’ai mon palpitant aussi gros
Qu’un cul pour dondons à Damas
O mon amour on t’aima trop
Or aujourd’hui nous voici las
Huit poignards moins un  brandis haut

Oui six poignards plus un tracas
Sans un morfil ô clairs bobos
Ont  saisi ma paranoia
Qui las a soif d’un cogito
Pourquoi l’oubli N’aima-t-on pas

SIX OU HUIT POIGNARDS PLUS  OU MOINS UN

Amorçons par l’un plutôt blanc
Au nom frissonnant Pâlinot
Bistouri pour frimas glaçants
Sanglant fatum à Vulcano
Vulcain mourut vous façonnant

Puis un kriss dit Nova-Bossa 
Opalin plus frais qu’un bizuth
Jupin nuptial l’utilisa
Il massacra vingt-huit Bi-Ruth
Lui qu’un chaman jadis doua

Trois un surin d’azur mignon
Pourtant un vaillant chibrapal
Qu’on nomma Lul von Faltimbon
L’apporta sur un corporal
Un nabot frangin d’Apollon

Quatro un kandjar Manurhin
Un flot d’or au halo gazon
Au couchant surgit un voisin
Y arrosant son corps girond
S’y traînait un chant pour marins

Cinq un navaja Saint-Fabius
Un godmicy trop ravissant
Un pin noir sur un tumulus
Autans simouns s’y vont pliant
La nuit il fait un oribus

Six un dirk cobalt triomphant
Un amical chiropractor
Nous l’abjurons matin sonnant
Salut vous voilà un parcours
Nos coqs  flapis fanfaronnant

Pour finir un poignard fourbu
Moins viril qu’un orchis transi
Muchas gracias un inconnu
Sur mon amour clora  son huis
Vous qu’on n’aura jamais connu


Lait astral ô flambant frangin
Du flux d’yaourt à Chanaan
Ou du corps blanc d’un frais trottin
Crawlant morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours pour un amas voisin

Un hasard diablotin suivant
L’azur chantant nous prit la main
Son violon à sons mourants
Nous a fait jaillir nous humains
Pour l’aval nos dos à l’avant

Futurs obscurs futurs abscons
Rois fadas mabouls tout branlants
O stars froufroutant au plafond
Jupons sournois sur vos divans
Aux sablons sans narrations

Luitpold König au pouvoir vain
Tutorat pour duo dingo
Sanglotait-il fichus zinzins
Quand vacillait un parpaillot
Bourdon d’or lors d’un vingt-trois juin

Non loin d’un palais sans patron
Un skif aux barcarols chantants
Sur un lac blanc aux halaisons
Du simoun d’avril frissonnant
Voguait alcyon mourant dugong

Un jour Louis au lac cristallin
Coula puis l’avaloir bâillant
Rappliqua ondoyant ondin
Au littoral dormir stagnant
Front à l’inconstant baldaquin

Juin irradiait brûlant banjo
Rôtissait ma main jusqu’à l’os
Larmoyant mais chantant pathos
Par mon bon Paris Montparnos
Mourir m’attirait mais pas trop

Longs sabbats sabbats infinis
Purs sanglots d’un harmonica
Montant du fond d’un gris taudis
Au balcon un saintpaulia
S’y inclinait pisan bâtis

Paris soirs saouls d’angustura
Branchant vos flambants lumignons
Un tram dragon au dos turquois
Musiquait sur la partition
Du railway sa paranoïa

Un caboulot gros du tabac
Criait son amour zingaro
Cri d’un siphon à coryza
D’un loufiat façon jivaro
A toi toi qui tant passionnas

Moi qui sais un lai pour Dido
Ou l’aria d’un an d’antan
Un chant du sclavon aux crocos
Tant d’airs d’amour du Mal-Aimant
Ou la chanson pour Calypso

Apollinaris von Kostrowitzky


Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s’il meurt un soir
Au matin voit sa renaissance

Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la mer Rouge
Lui les Hébreux moi pharaon

Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Égypte
Sa sœur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique

Au tournant d’une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant

C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même

Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revînt

L’époux royal de  Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D’attente et d’amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle

J’ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux

Regrets sur quoi l’enfer se fonde
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre


J’ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un cœur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisés

Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir

Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s’éloigne
Avec celle que j’ai perdue
L’année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Je me souviens d’une autre année
C’était l’aube d’un jour d’avril
J’ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l’amour à voix virile
Au moment d’amour de l’année

AUBADE CHANTÉE A LAETARE UN AN PASSÉ


C’est le printemps viens-t’en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L’aube au ciel fait de roses plis
L’amour chemine à ta conquête

Mars et Vénus sont revenus
Ils s’embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus

Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent

Beaucoup de ces dieux ont péri
C’est sur eux que pleurent les saules
Le grand Pan l’amour Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes

L’amour est mort j’en suis tremblant
J’adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent

Je suis fidèle comme un dogue
Au maître le lierre au tronc
Et les Cosaques Zaporogues
Ivrognes pieux et larrons
Aux steppes et au décalogue

Portez comme un joug le Croissant
Qu’interrogent les astrologues
Je suis le Sultan tout puissant
O mes Cosaques Zaporogues
Votre Seigneur éblouissant

Devenez mes sujets fidèles
Leur avait écrit le Sultan
Ils rirent à cette nouvelle
Et répondirent à l’instant
A la lueur d’une chandelle


RÉPONSE DES COSAQUES ZAPOROGUES
AU SULTAN DE CONSTANTINOPLE

Plus criminel que Barrabas
Cornu comme les mauvais anges
Quel Belzébuth es-tu là-bas
Nourri d’immondice et de fange
Nous n’irons pas à tes sabbats

Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D’yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Bourreau de Podolie Amant
Des plaies des ulcères des croûtes
Groin de cochon cul de jument
Tes richesses garde-les toutes
Pour payer tes médicaments

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Regret des yeux de la putain
Et belle comme une panthère
Amour vos baisers florentins
Avaient une saveur amère
Qui a rebuté nos destins

Ses regards laissaient une traîne
D’étoiles dans les soirs tremblants
Dans ses yeux nageaient les sirènes
Et nos baisers mordus sanglants
Faisaient pleurer nos fées marraines

Mais en vérité je l’attends
Avec mon cœur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t’en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content

Mon cœur et ma tête se vident
Tout le ciel s’écoule par eux
O mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide

Je ne veux jamais l’oublier
Ma colombe ma blanche rade
O marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier

Les satyres et les pyraustes
Les égypans les feux follets
Et les destins damnés ou faustes
La corde au cou comme à Calais
Sur ma douleur quel holocauste

Douleur qui doubles les destins
La licorne et le capricorne
Mon âme et mon corps incertain
Te fuient ô bûcher divin qu’ornent
Des astres des fleurs du matin

Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire
Tes prêtres fous t’ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu’il ne faut pas croire

Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d’empans
J’ai droit que la terre me donne
O mon ombre ô mon vieux serpent

Au soleil parce que tu l’aimes
Je t’ai menée souviens-t’en bien
Ténébreuse épouse que j’aime
Tu es à moi en n’étant rien
O mon ombre en deuil de moi-même

L’hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l’avril léger

Mort d’immortels argyraspides
La neige aux boucliers d’argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
Qui resourient les yeux humides

Et moi j’ai le cœur aussi gros
Qu’un cul de dame damascène
O mon amour je t’aimais trop
Et maintenant j’ai trop de peine
Les sept épées hors du fourreau

Sept épées de mélancolie
Sans morfil ô claires douleurs
Sont dans mon cœur et la folie
Veut raisonner pour mon malheur
Comment voulez-vous que j’oublie

LES SEPT ÉPÉES

La première est toute d’argent
Et son nom tremblant c’est Pâline
Sa lame un ciel d’hiver neigeant
Son destin sanglant gibeline
Vulcain mourut en la forgeant

La seconde nommée Noubosse
Est un bel arc-en-ciel joyeux
Les dieux s’en servent à leurs noces
Elle a tué trente Bé-Rieux
Et fut douée par Carabosse

La troisième bleu féminin
N’en est pas moins un chibriape
Appelé Lul de Faltenin
Et que porte sur une nappe
L’Hermès Ernest devenu nain

La quatrième Malourène
Est un fleuve vert et doré
C’est le soir quand les riveraines
Y baignent leurs corps adorés
Et des chants de rameurs s’y traînent

La cinquième Sainte-Fabeau
C’est la plus belle des quenouilles
C’est un cyprès sur un tombeau
Où les quatre vents s’agenouillent
Et chaque nuit c’est un flambeau

La sixième métal de gloire
C’est l’ami aux si douces mains
Dont chaque matin nous sépare
Adieu voilà votre chemin
Les coqs s’épuisent en fanfares

Et la septième s’exténue
Une femme une rose morte
Merci que le dernier venu
Sur mon amour ferme la porte
Je ne vous ai jamais connue

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
A sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons

Destins destins impénétrables
Rois secoués par la folie
Et ces grelottantes étoiles
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l’histoire accable

Luitpold le vieux prince régent
Tuteur de deux royautés folles
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles
Mouches dorées de la Saint-Jean

Près d’un château sans châtelaine
La barque aux barcarols chantants
Sur un lac blanc et sous l’haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait cygne mourant sirène

Un jour le roi dans l’eau d’argent
Se noya puis la bouche ouverte
Il s’en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte
Face tournée au ciel changeant

Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J’erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d’y mourir

Les dimanches s’y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise

Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l’électricité
Les tramways feux verts sur l’échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines

Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l’amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d’un pagne
Vers toi toi que j’ai tant aimée

 Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclaves aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes

Guillaume Apollinaire

 

Fini au vingt-trois juin, l’an six

 

Notes

Ces quelques notes n’ont pas pour but de céder aux délices suspectes de l’auto-commentaire, mais voudraient éclairer quelques obscurités de cette Chanson du Mal-Aimant qui, je le crains, n’en manque pas, et justifier quelques partis pris.

Quintil 18
Kostro : Apollinaire, de son vrai nom guillaume Albert Wladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky, était volontiers surnommé ainsi par des amis à l’élocution paresseuse.
Quintil 19
sclavon : mot emprunté à Georges Perec (« Nos chats », dans La Disparition, ch. 10), non tant par nécessité (« captif » eût aussi bien convenu), que pour rappeler la dette qu’a envers lui tout auteur de lipogramme.
Quintil 20
Grand Turc : Mausole était roi de Carie, sur le territoire de l’actuelle Turquie.
Quintil 21
Kozak : orthographe conforme à l’étymologie (ou du moins à l’orthographe polonaise ou ukrainienne ;  l’origine tatar, quzzaq, aurai aussi bien fait l’affaire.)
Zaporizhjois : de Zaporizhja, ou Zaporijjya, nom de la ville d’Ukraine d’où vient l’adjectif Zaporogue.
loi d’airain
 : Le décalogue, comme chacun sait, fut gravé sur des tables de pierre, non de bronze : licence poétique. Et lipogrammatique.
Quintil 22
nigromant : orthographe vieillie de « nécromant » – la nécromancie étant un genre de divination autrement plus redoutable que l’art des astrologues évoqué par Apollinaire.
padichah : titre du sultan ottoman.
Quintil 24
Ascik-Pacha est le nom d’un démon turc.
bourdalou : on écrit au choix « bourdalou » ou « bourdaloue » pour désigner le pot de chambre que les dames glissaient sous leurs jupes pendant les interminables sermons du prêcheur ainsi nommé.
Quintil 26
Sanson : nom d’une célèbre dynastie de bourreaux (dont Charles-Henri, qui exécuta Louis XVI, Robespierre etc.)
Podolski : ville d’Ukraine, qui donne son nom à la province de Podolie.
Quintil 30
nous croquons un marmot : on n’emploie plus guère l’expression « croquer le marmot » pour désigner une attente trop longue.
Mirabot : licence lipogrammatique inadmissible, mas assumée.
Quintil 33
cantharis traduit « pyraustes », grosses mouches censées vivre dans le feu ; la cantharide broyée étant réputée aphrodisiaque, le double sens de « satyres » se trouve approximativement pris en compte ;
noirs parpaillots traduit « satyres », nom d’un papillon assez commun dans nos contrées, aux ailes noires.
Mi-boucs : l’ « égypan » est une divinité mi-humaine mi-caprine.
avaros : je crains que l’on n’emploie plus guère ce vieux mot d’argot signifiant « malchanceux ».
Quintil 34
narval ou caprin poissonard : la corne unique du narval fait de lui l’équivalent marin de la licorne ; le capricorne est un monstre mi-chèvre mi-poisson. Je tire le beau mot de « poissonard » de la traduction de la Bible par Sébastien Casteillon (Genèse, I, 1)
Quintil 38
apis
est le nom scientifique de l’abeille.
Quintil 39
blanc-pavois, conduit-bois traduisent assez exactement – selon la méthode recommandée par la Pléiade – « argyraspides » (= qui porte un bouclier d’argent) et « dendrophores » (= porteurs de bois, lors de cérémonies religieuses). Ici, la traduction paraîtra aux non-hellénistes plus limpide que l’original.
Quintil 42
Vulcano traduit « gibeline », le mont Gibel étant un autre nom de l’Etna. On reste en Sicile ou dans les entours.
Quintil 43
Nova-Bossa, Bi-Ruth adaptent des mots inventés par Apollinaire. L’ensemble du passage abondant en sonorités obscènes, il n’est pas interdit de faire rimer « Bi-Ruth » avec « route » plutôt qu’avec « bizuth ».
Quintil 44
Chibrapal, Faltimbon adaptent « chibriape », mot forgé par Apollinaire sur « chibre » et « priape », et « Faltenin », de « phalle » et peut-être « tenir ».
corporal : nappe liturgique.
frangin d’Apollon : Hermès était  frère d’Apollon.
Quintil 45
Manurhin traduit « Malourène », mot inventé par Apollinaire. Une première version proposait « Malourin », mais la ressemblance avec la fabrique d’armes était tentante.
Quintil 46
godmicy : orthographe ancienne de « godemiché », adapte « quenouille »
Quintil 47
chiropractor assonne avec « parcours », comme plus haut « poissonard » avec « orna », ou « vital » avec « voit là » : occasion de rappeler que le poème d’Apollinaire, surtout dans les premiers quintils, use abondamment de l’assonance (Londres / rencontre / honte, ou poches / Rouge)
Quintil 48
un orchis transi : l’orchis est une fleur ; si le mot a été choisi pour traduire « rose », c’est une fois encore pour rendre compte des nombreuses connotations sexuelles de l’intermède des « Sept épées »
Quintil 52
vingt-trois juin : date de la Saint-Jean d’été.        
Quintil 53
dugong : mammifère marin de l’ordre des siréniens : les femelles allaitant leurs petits comme des femmes ont pu accréditer l’existence des sirènes.