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Autoportrait de l'homme
au repos : Le séducteur
Le séducteur
Mon art consiste à
séduire les femmes au cours d'une soirée. À séduire le plus vite
possible. C'est un art d'homme. D'abord parce que lorsqu'il y a une
femme, l'homme a envie de la séduire. Ensuite parce que lorsqu'il y a
plusieurs hommes et une seule femme dans une soirée, ils veulent tous la
séduire plus vite les uns que les autres.
C'est un art humain.
Je suis séducteur.
Il y a eu Dom Juan, il
y a eu Valmont, il y a eu Casanova, il y a eu Sacha Guitry, il y a eu
les acteurs américains et maintenant il y a moi. Je serai cette année
champion du monde, et s'il y avait des jeux olympiques, j'aurais la
médaille d'or.
Je suis l'homme le
plus équilibré de la soirée, le plus calme, le plus concentré, et mon
art consiste à fabriquer du déséquilibre.
Tous les grands
séducteurs fabriquent du déséquilibre.
Séduire plus vite,
c'est d'abord séduire autrement. De manière à semer l'inquiétude et le
doute.
Faire peur. Sourire
d'une manière que les autres soient persuadés que vous ne tiendrez pas
la distance, jusqu'à ce qu'une génération entière sourie comme vous.
Dans une vie de
séducteur, on ne peut inventer qu'un sourire génial et un seul.
Les Américains sont
arrivés sur le marché avec leurs appareils d'orthodontie en titane, on
les appelait les « dents de la mer », et deux saisons plus tard, les
cinquante premiers séducteurs souriaient comme eux.
Maintenant, il y a
moi.
Être un grand
séducteur est un état qui exige un don absolu de soi-même et une
concentration totale. Je séduis à plein-temps. Je séduis en poussant mon
caddy au rayon surgelés du Champion. Pour mieux séduire, je m'entraîne à
sortir avec une barbe de deux jours, des cheveux hirsutes et des
vêtements sales. Je souris à l'esthéticienne Eden Men et à la fille
siliconée du Point Soleil UV, parce qu'elles m'aident à séduire. |
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Prenez deux hommes à
égalité d'intelligence et de... matériel, dans la même soirée,
mettez-les à côté l'un de l'autre et c'est toujours moi qui séduis le
plus vite.
La jeune fille agrégée
spécialiste de Hume, je la fais mille fois par semaine. La femme
d'ambassadeur d'un pays du Sud-est asiatique, celle qu'on prend avec les
jambes de plomb, je la fais chaque soir avant de me coucher. Je sais
toutes les femmes de mon quartier au centimètre, et lorsque je m'y
promène, je les vois me sourire au ralenti.
Je me prépare aussi
pour ces femmes molles et indécises que les hasards des dîners chez des
collègues de travail nous imposent. Les cousines éloignées de province,
complexées et tordues, qui permettent à un Daniel Auteuil, pourtant pas
vraiment expansif, d'être un séducteur.
Tout compte dans votre
carrière.
Un jour, l'essentiel
devient un pli de votre fossette. C'est le pli de votre fossette qui
fait la conquête. Vous avez changé trois fois de chemise, vous avez mis
L'eau extrême plutôt qu'Égoïste ou Paul Smith for men, vous avez coiffé
vos cheveux avec un gel Ralph Lauren aspect mouillé, invisible, vous
avez souri toute la soirée, fait de l'humour et vous avez perdu pour
deux centièmes avec cette danoise de la banlieue de Copenhague parce
qu'en lui tendant un cocktail orange-vodka-campari, vous vous êtes
demandé dans quelle position exacte était le pli de votre fossette.
Quand je dors, je
travaille, quand je mange, je travaille. Je dessine mes sourires, je
modèle mes mouvements. Mes dents et mes mèches sont intraitables, j'ai
sans cesse en tête trois répliques d'un humour ravageur.
Lorsque mes chaussures
Forzieri en cuir noir me propulsent dans le grand salon, elles libèrent
des tonnes de travail. Après, il reste un séducteur sur la piste qui n'a
plus ni yeux, ni tête, ni jambes, et qui séduit pour arriver à la femme
plus vite que les autres hommes.
C'est la règle.
Et puis, il y a le
moment qui arrive forcément dans une vie, le seul moment de vrai repos,
de repos absolu. Le repos du séducteur.
Vous avez passé la
coupe de champagne et le « Vous êtes une amie de Pascal ? » à fond, vous
rentrez dans le « Je suis producteur de cinéma, et vous ? », et vous
faites avec votre verre de Saint-Julien cette minuscule erreur de
trajectoire, cette petite faute stupide (qui n'est pas d'inattention
puisque les séducteurs ignorent l'inattention) qui vous inonde la
chemise et le pantalon, qui tache la robe de votre interlocutrice. Et
là, c'est le repos, le repos immense. Un concurrent s'approche de la
femme, puis très vite un autre, plus rien n'a d'importance, vous n'êtes
plus un séducteur, votre sourire se relâche, votre parole se libère,
vous savez que vous allez vous casser de cette soirée. » |