Autoportrait de l'écorcheur

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[ Oulipiens | Paul Fournel | AUTOPORTRAIT DE L'ÉCORCHEUR ] Autoportrait de l'écrivain

Autoportrait de l'homme au repos : L’écorcheur

Mon métier consiste à écorcher le bœuf du haut jusqu'en bas. À l'écorcher le plus vite possible. C'est un métier d'homme. D'abord parce que lorsqu'il est en face du bœuf, l'homme à envie de l'écorcher, ensuite parce que lorsqu'il y a plusieurs hommes en face du bœuf ils veulent tous l'écorcher plus vite les uns que les autres. Un métier humain.

Je suis boucher.

Il y a eu Hippopotamus, il y a eu le Bœuf couronné, il y a eu Paul Bocuse, il y a eu Charral, il y a eu les Argentins et maintenant il y a moi. Je serai cette année Champion du Charolais et aux prochains jeux dans la pampa, j'aurai la médaille d'or.

Je suis l'homme le plus équilibré de l'abattoir, le plus calme, le plus vivant et mon travail consiste à fabriquer de la mort.

Tous les grands écorcheurs fabriquent de la mort.

Écorcher plus vite, c'est d'abord écorcher autrement ; de façon à semer l'inquiétude et le doute.

Faire peur. Écorcher de telle manière que les autres soient persuadés que vous ne tiendrez pas longtemps le couteau, jusqu'à ce qu'une génération entière taille comme vous.

Les Argentins sont arrivés dans le métier avec la réputation de « fadas de la pampa » et deux saisons plus tard les cinquante top-écorcheurs écorchaient comme eux.

Maintenant il y a moi.

Être un grand écorcheur est un état qui exige un don absolu de soi-même e une concentration totale. J'écorche à temps plein. J'écorche en aiguisant mon couteau chaque matin. Je glisse mes lames sous la ceinture de mon tablier pour mieux écorcher. Je souris à l'éleveur parce que je sais qu'il m'aide à écorcher. Je casse la tête de mon patron boucher qui est nul parce que je sais que cela m'aidera à écorcher.

 

 

Prenez deux hommes à égalité de taille et de couteau, mettez-les à côté en face d'un bœuf et c'est toujours moi qui écorche le plus vite.

Le coup de lame qui tranche la peau du cou, je le fais mille fois par semaine. La descente vers le sexe, celle qu'on fait avec la main de fer, je la fais chaque soir avant de me coucher. Je sais mon anatomie par cœur et quand j'écorche à toute allure, je vois la peau se détacher au ralenti.

Je me prépare aussi pour ces vaches molles que les hasards des concours nous imposent. Ces vaches tordues qui permettent à un vulgaire charcutier de gagner la médaille.

Tout compte dans votre carrière.

Un jour l'essentiel devient votre couteau. C'est le couteau qui fait la médaille. Vous avez raboté le manche en bois, vous avez changé quatorze fois la lame, vous vous êtes mis en colère et vous avez raté votre coup parce qu'au moment de découper l'abdomen, vous vous êtes demandé si votre lame était vraiment bien affûtée.

Quand je dors je travaille, quand je mange je travaille. Je dessine mes entailles, je modèle mes détourages, je porte sans cesse mon couteau contre mon ventre.

Lorsque les organisateurs me lâchent devant mon bœuf de concours, ils libèrent des tonnes de travail. Après, il reste un écorcheur seul sur la bête qui n'a plus ni yeux, ni tête, ni jambes et qui glisse sa lame pour arriver en bas du bœuf plus vite que les autres hommes.

C'est la règle.

Et puis il y a le moment qui arrive forcément dans une vie, le seul moment de vrai repos, de repos absolu. Le repos de l'écorcheur. Vous avez taillé la peu du cou à fond. Vous vous engagez dans la longue descente vers l'abdomen et là, vous faites cette minuscule erreur de trajectoire, cette petite faute stupide (qui n'est pas d'inattention puisque les écorcheurs ignorent l'inattention) qui vous tire en dehors de la ligne idéale. Et là, c'est le repos, le repos immense. La peau de la bête est massacrée. Vous avez déjà perdu le profit le profit du tanneur. Plus rien n'a d'importance. Vous n'êtes plus un écorcheur, vos muscles se relâchent, votre esprit se libère, vous savez que votre patron va vous casser la gueule