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Ce travail permet une meilleure connaissance de
la construction de La Vie mode d’emploi.
Le lecteur qui va entamer la lecture de
l’ouvrage serait bien inspiré de se lancer d’abord seul dans ce livre
jubilatoire. Et s’il éprouve trop de peine à poursuivre jusqu’au bout – ne
serait-ce que parce qu’il a été prévenu du fait qu’il s’agit d’un roman
« contraint », « oulipien » même – il pourra trouver ici les indications
qui l’aident à avancer dans sa lecture.
Quant à celui qui a lu ce « romans », il trouvera ici des
explications qui redoubleront son intérêt pour cette œuvre, et il aura en
deux volumes complémentaires l’essentiel des réponses aux questions que
chacun a pu se poser, et une base pour s’en poser d’autres, plus pointues.
Perec avait dû se résoudre à donner quelques
explications sur la construction du livre. Il était conscient de sa grande
difficulté, mais il n’était pourtant pas complètement convaincu qu’il faille
expliquer la construction d’un livre : « Démonter un livre n’apporte
rien. » a-t-il même dit… tout en acceptant de laisser de
nombreux brouillons et schémas qui ont permis de reconstruire certains des
échafaudages enlevés. Ces documents font partie du Fonds Georges Perec,
gardé à la Bibliothèque de l’Arsenal, à Paris. Ils ont fait l’objet d’études
multiples, variées.
Ce livre, que nous noterons souvent VME,
décrit les actions qui se déroulent le 23 juin 1975, vers 20 h *, dans
l’immeuble situé au numéro 11 ** de la rue Simon-Crubellier, une rue fictive
du 17e arrondissement de Paris.
Une des origines des histoires du livre se trouve
dans un dessin de Saül Steinberg, que Perec a d’ailleurs décrit
minutieusement*** : la méticulosité qu’il montre illustre bien l’épigraphe
Regarde de tous tes yeux, regarde, et est une invitation à une
lecture « myope » de ses textes.
Cette manière de lire n’est, évidemment, pas la seule,
mais c’est celle qui me plaît : j’espère parvenir à vous montrer qu’elle ne
manque pas d’intérêt.
Muni des clés principales de l’œuvre, vous jubilerez sans
doute !
_________________________
* Cette date a son importance
dans la vie de Perec : il y connut Catherine Binet, qui serait la compagne
de ses dernières années. (Voir Une vie dans les mots, biographie de
Georges Perec, par David Bellos)
** Le nombre 11 est un des
nombres que Perec semblait utiliser de façon préférentielle.
Serait-il lié au 11 février
1943, date officielle de l’arrestation de sa mère, emmenée à Drancy pour
être envoyée à Auschwitz, où elle devait mourir ?
L’autre
nombre favori est 73, à cause du 7-3-(1936), date de naissance de Georges
Perec.
L’anacyclique, 37, premier
aussi, figure également dans la liste : c’est peut-être parce que Perec
remarqua qu’il avait 37 ans en 73. (Il n’aurait jamais 48 ans à l’Horizon 84…
il est mort le 3-3-1982).
43 semble aussi faire partie de
ces « nombres perecquiens ».
Des « théories ésotériques »
s’acharnent à donner sens à ces nombres, et imposent un carcan dans lequel
les manque, symétrie, bilinguisme, cassure, servent de clés de lecture.
(Voir le Georges Perec,
par Bernard Magné, Nathan, collection 128, 1999).
*** dans Espèces d’espaces
L’immeuble est schématisé à la fin du récit, mais le plan dissimule (un peu
trop) un échiquier de 10
x
10 cases qui est la structure fondamentale du récit.
Chaque
case de l’échiquier représentera une pièce de l’immeuble et
marquera un chapitre.
Le
parcours suivi pour décrire toutes les pièces de l’immeuble, c’est-à-dire
toutes les cases de cet échiquier, n’est pas commun : partant d’une idée
originale – le déplacement de case en case à la manière du cavalier
au jeu d’échecs – Perec a respecté ce qu’il nomme la polygraphie du
cavalier du jeu d’échecs, réussissant à passer une, une seule fois, par
chaque case.
Perec
découvrit de façon empirique un tel chemin ; et il souhaita probablement le
terminer dans l’appartement attribué à Bartlebooth, personnage fondamental
du récit.
Voici la
suite des cases atteintes. Ce sera aussi le numéro des chapitres successifs.
Suivre
le parcours du cavalier est donc suivre l’ordre des chapitres.
Un
« détail » pourtant : la case « coin inférieur gauche » ne sera pas retenue
(c’est là qu’aurait dû se dérouler le chapitre 66, prévu par la
polygraphie).
Il n’y aura donc que 99 chapitres.
|
|
Honoré |
|
|
|
|
Morellet |
Simpson |
Troyan |
Troquet |
|
59 |
83 |
15 |
10 |
57 |
48 |
7 |
52 |
45 |
54 |
|
|
|
SMAUTF |
|
|
ALBIN |
|
|
PLAS |
|
|
|
|
|
|
|
NIETO & |
Jérôme |
Fresnel
|
|
|
|
97 |
11 |
58 |
82 |
16 |
9 |
46 |
55 |
6 |
51 |
|
HUT |
TING |
GRATI |
OLET |
CRESPI |
ROGERS |
|
|
BREIDEL |
VALENE |
|
Brodin- |
Gratiolet |
|
|
|
|
|
|
|
Jérôme |
|
84 |
60 |
96 |
14 |
47 |
56 |
49 |
8 |
53 |
44 |
|
|
CINOC |
|
DINTE |
VILLE |
|
|
|
WINC |
KLER |
|
|
Hourcade |
|
|
Gratiolet |
|
|
|
|
Hébert |
|
12 |
98 |
81 |
86 |
95 |
17 |
28 |
43 |
50 |
5 |
|
|
REOL |
|
|
Grifalconi |
|
|
|
FOULE |
ROT |
|
|
Speiss |
|
|
|
|
|
|
|
Échard |
|
61 |
85 |
13 |
18 |
27 |
79 |
94 |
4 |
41 |
30 |
|
|
BERGER |
|
RORS |
|
|
|
|
MARQUI |
SEAUX |
|
|
|
|
|
Danglars
|
|
|
|
|
Colomb |
|
99 |
70 |
26 |
80
BARTL |
87
EBOOTH |
1 |
42 |
29 |
93
FOUR |
3
|
|
|
|
|
Appen |
zzell |
ESCA |
LIERS |
|
|
|
|
25 |
62 |
88 |
69 |
19 |
36 |
78 |
2 |
31 |
40 |
|
|
|
|
ALTA |
MONT |
|
|
|
BEAU |
MONT |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
71 |
65 |
20 |
23 |
89 |
68 |
34 |
37 |
77 |
92 |
|
|
|
|
MOR |
EAU |
|
|
|
LOUVET |
|
ENTRÉE
|
|
|
|
Claveau |
HALL D’ |
ENTRÉE |
|
Massy |
|
|
63 |
24 |
66 |
73 |
35 |
22 |
90 |
75 |
39 |
32 |
SERVICE
|
MARCIA |
ANTI
|
QUITÉS
|
NOCHÈRE |
|
|
|
MARCIA |
|
|
|
|
|
|
½ |
MACHIN
|
ERIE de |
½ |
½ |
|
|
|
72 |
64 |
21 |
67 |
74 |
38 |
33 |
91 |
76 |
|
|
CAVES |
CHAUF |
FERIE |
CAVES |
L’ASCEN |
SEUR |
CAVES |
CAVES |
CAVES |
En
feuilletant La Vie mode d'emploi vous aurez été surpris de
l’importance de l’index et de la présence d’annexes, qui sont plutôt des
caractéristiques d’ouvrages scientifiques.
Il faut
savoir que ces ajouts font partie du texte ; vous aurez intérêt à vous y
reporter souvent, régulièrement même, pendant la lecture du récit.
La
lecture normale est bien sûr celle qui suit l’ordre des chapitres ; et le
plan reconstitué à la page précédente vous aidera à vous y retrouver.
Si
l’envie vous vient d’épuiser tous les épisodes qui concernent un appartement
d’un propriétaire précis, vous aurez ainsi la série de chapitres à
consulter. Et l’index vous mènera aussi aux passages qui évoqueraient
ailleurs cette personne.
L’index vous procurera d’autres surprises. Nous
l’examinerons à la fin de ce volume.
Les
Repères chronologiques correspondent à des allusions qui se
découvriront dans le cours du récit. Leur localisation (chapitre et page)
demande plus d’une lecture : cette liste aussi vous sera offerte à la fin de
ce volume … mais j’aimerais que ce soit pour contrôler les
références que vous aviez trouvées vous-même !
La
Quatrième Partie de ces Outils consistera en
récapitulatifs, résumés, remarques, tableaux, utiles pour s’y retrouver
après avoir lu La Vie mode d’emploi.
La
Deuxième Partie suivra, chapitre par chapitre, le respect des
contraintes expliquées dans la première partie. Des illustrations et
remarques la complèteront, formant la Troisième Partie. Ces
deux Parties feront l’objet du second volume des Outils.
La
Première Partie vise à expliquer la construction du roman.
Avant de nous y lancer, il n’est pas inutile de lire la « Quatrième de
couverture » de la première édition de La Vie mode d’emploi.
C’est dans
les derniers mois de sa vie que le peintre Serge Valène conçut l’idée d’un
tableau qui rassemblerait toute son expérience : tout ce que sa mémoire
avait enregistré, toutes les sensations qui l’avaient parcouru, toutes ses
rêveries, ses passions, ses haines viendraient s’y inscrire, somme
d’éléments minuscules dont le total serait sa vie.
Il
représenterait l’immeuble parisien dans lequel il vivait depuis plus de
cinquante-cinq ans. La façade en serait enlevée et l’on verrait en coupe
toutes les pièces du devant, la cage de l’ascenseur, les escaliers, les
portes palières. Et comme dans ces maisons de poupées dans lesquelles tout
est reproduit en miniature, les carpettes, les gravures, les horloges, les
bassinoires, il y aurait dans chaque pièce les gens qui y avaient vécu et
les gens qui y vivaient encore et tous les détails de leur vie, leurs chats,
leurs bouillottes, leur histoire …
G. P.
Perec a laissé un texte qu’il lie directement à
l’histoire qu’il nous a contée dans son roman, et qui est telle que
l’indique le texte précédent. Il s’agit d’une description minutieuse du
dessin de Saül Steinberg, représentant les pièces en façade d’un immeuble à
appartements. La voici :

Saül Steinberg
Une des sources [du projet du roman] est un dessin
de Saül Steinberg, paru dans The Art of Living (Londres, Hamish
Hamilton, 1952) qui représente un meublé (on sait que c’est un meublé parce
qu’à côté de la porte d’entrée il y a un écriteau portant l’inscription
No Vacancy) dont une partie de la façade a été enlevée, laissant voir
l’intérieur de quelque vingt-trois pièces (je dis quelque, parce qu’il y
a aussi quelques échappées sur les pièces de derrière) : le seul inventaire
– et encore il ne saurait être exhaustif – des éléments de mobilier et des
actions représentées a quelque chose de proprement vertigineux :
3 salles de bains ; celle du 3e est vide, dans
celle du 2e, une femme prend un bain ; dans celle du
rez-de-chaussée, un homme prend une douche.
3 cheminées, de tailles très différentes, mais dans
le même axe. Aucune ne marche
(personne ne fait du feu dedans, si l’on
préfère) ; celles du 1er et du 2e sont équipées
de
chenets ; celle du 1er est coupée en
deux par une cloison qui scinde également les moulures
et la rosace du plafond.
6 lustres et 1 mobile genre Calder
5 téléphones
1 piano droit et son tabouret
10 individus adultes de sexe masculin, dont
1 qui boit un verre
1 qui tape à la machine
2 qui lisent le journal, l’un est assis dans un
fauteuil, l’autre est étendu sur un divan
3 qui dorment
1 qui se douche
1 qui mange des toasts
1 qui franchit le seuil d’une pièce dans
laquelle se trouve un chien
10 individus adultes de sexe féminin, dont
1 qui vaque
1 qui est assise
1 qui tient un bébé dans ses bras
2 qui lisent, l’une, assise, le journal,
l’autre, couchée, un roman
1 qui fait la vaisselle
1 qui se baigne
1 qui tricote
1 qui mange des toasts
1 qui dort
6 enfants en bas âge, dont 2 sont certainement des
petites filles et 2 certainement des petits
garçons
2 chiens
2 chats
1 ours sur des roulettes
1 petit cheval sur des roulettes
1 petit train
1 poupée dans un landau
6 rats ou souris
pas mal de termites (il n’est pas sûr que ce
soient des termites ; en tout cas des espèces
d’animaux qui vivent dans les planchers et les murs)
au moins
38 tableaux ou gravures encadrés
1 masque
nègre
29 lampes
(en plus des lustres)
10 lits
1 lit
d’enfant
3 divans
dont un sert inconfortablement de lit
4
cuisines qui sont plutôt des kitchenettes
7 pièces
parquetées
1 tapis
2
carpettes ou descentes de lit
9 pièces
au sol sans doute recouvert de moquette
3 pièces
carrelées
1
escalier intérieur
8
guéridons
5 tables
basses
5 petites
bibliothèques
1 étagère
remplie de livres
2
pendules
5
commodes
2 tables
1 bureau
à tiroirs avec un sous-main buvard et un encrier
2 paires
de chaussures
1
tabouret de salle de bains
11
chaises
2
fauteuils
1
serviette de cuir
1
peignoir de bains
1
penderie
1 réveil
1
pèse-personne
1
poubelle à pédale
1 chapeau
pendu à une patère
1 costume
pendu sur un cintre
1 veston
posé sur un dossier de chaise
du linge
qui sèche
3 petites
armoires de salles de bains
plusieurs
bouteilles et flacons
de nombreux objets difficilement identifiables
(pendulettes, cendriers, lunettes, verres,
soucoupes pleines de cacahouettes, par exemple)
Il n’a été décrit que la partie « défaçadée » de
l’immeuble. Le quart restant du dessin permet tout de même de recenser un
morceau de trottoir jonché de détritus (vieux journal, boîte de conserves,
trois enveloppes), une poubelle trop pleine, un porche jadis somptueux, mais
vétuste, et cinq personnages aux fenêtres : au second, parmi des fleurs en
pots, un vieil homme qui fume sa pipe et son chien, au troisième, un oiseau
dans sa cage, une femme et une petite fille.
Il me semble que c’est l’été. Il doit être
quelque chose comme huit heures du soir (il est curieux que les enfants ne
soient pas couchés). La télévision n’a pas encore été inventée. On ne voit
pas non plus un seul poste de radio. La propriétaire de l’immeuble est sans
doute la dame qui tricote (elle n’est pas au premier, comme je l’ai d’abord
cru, mais, vu la position du porche, au rez-de-chaussée, et ce que j’ai
appelé rez-de-chaussée est en fait un sous-sol : la maison n’a que deux
étages) : elle a eu des revers de fortune et a été obligée, non seulement de
transformer sa maison en meublé, mais de scinder en deux ses deux plus
belles pièces.
Un examen un peu plus attentif du dessin
permettrait sans peine d’en tirer les détails d’un volumineux roman : il est
évident, par exemple que nous nous trouvons à une époque où la mode est aux
cheveux frisés (trois femmes se sont mis des bigoudis) ; le monsieur qui
dort sur son inconfortable divan est sans doute un professeur : c’est à lui
qu’appartient la serviette de cuir et il a sur son bureau quelque chose qui
ressemble fort à un paquet de copies ; la dame qui vaque est la mère de la
jeune fille qui est assise et il est tout à fait vraisemblable que le
monsieur qui est accoudé à la cheminée, un verre à la main et qui regarde
d’un œil plutôt perplexe le mobile genre Calder soit son futur gendre ;
quant à son voisin, qui a quatre enfants et un chat, il semble s’acharner
sur sa machine à écrire comme quelqu’un dont l’éditeur attendrait depuis
trois semaines le manuscrit...
Georges
Perec, Espèces d’espaces, p. 58-61, Galilée, 1974.
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