Quenines

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Quenine, pseudo-quenine

 

 

 

 

La quenine d'ordre n (naturel non nul, c'est-à-dire entier strictement positif, et prenant une valeur fixée) est l'application de n éléments ordonnés envoyant l'élément de rang p au rang

2p                  si  p £ n/2

2(n - p) + 1   si  n/2 < p £ n

et telle que, si elle est itérée,

-  on retrouve la disposition de départ pour la 1e fois après n itérations

-  et chaque élément occupe chacun des n rangs 1, 1 seule fois.

Les valeurs de n pour lesquelles on peut construire une telle permutation ont été appelées Nombres de Queneau. Voici les premières valeurs de leur ensemble (infini) :

1, 2, 3, 5, 6, 9, 11, 14, 18, 23, 26, 29, 30, 33, 35, 39, 41, 50, 51, 53, 65, 69, 74, 81, 83, 86, 89, 90, 95, 98, 99,105,.

Supposons un texte poétique dont les rimes devraient être maintenues d’une strophe à l’autre, mais dans des emplacements modifiés.

Prenons par exemple une strophe de 11 vers ; notons les rimes par les lettres d’alphabet E,S,A,R,T,U,L,I,N,O,C.

Si on admet que le rang des éléments apparaîtra de façon évidente, en suivant l'ordre habituel, voyons ce que la définition précédente fournira comme nouvelle disposition des rimes

L   C

U   L      On voit le L de rang 1 arriver au rang 2

S   O

I    U      On            U             2                          4

N   R

E   S

A   T      T qui était de rang 8 arrive au rang  2.(11 – 8 ) + 1 =  7

T   I

R  A

O  N

C  E

On peut "itérer" le procédé, et on obtient la succession des colonnes de rimes

L C E S O N R A T I U                           L

U L C E S O N R A T I   et  la dernière colonne                                U

S O N R A T I U L C E   redonnerait la colonne          S

I U L C E S O N R A T   de  départ                 I

N R A T I U L C E S O                           N

E S O N R A T I U L C                           E

A T I U L C E S O N R                           A

T I U L C E S O N R A                           T

R A T I U L C E S O N                           R

O N R A T I U L C E S                           O

C E S O N R A T I U L                           C

Rem. on peut interpréter l'ensemble des colonnes trouvées comme un "carré latin" 11 x 11

De l'examen de ce cas, on peut constater qu'un élément donné occupera une, une seule fois, chacun des 11 rangs.

C'est cette propriété qui fait l'intérêt de la quenine, qui est une des "permutations" de n objets qui y parviennent donc.

[Un mot sur les "permutations" de n éléments : leur nombre est n ! (lu "factorielle n ") dont la valeur est définie par les lois   æ       0 ! = 1

                                                 è  et, pour tout n naturel non nul,   n ! = (n - 1) ! . n

On écrit souvent, dans le cas où n > 1,   n ! = 1. ... .n   (le produit de tous les naturels consécutifs, de 1 à n).]

Les "translations" d'un rang  parviennent aussi à ce qu'un élément donné occupe une, une seule fois, chacun des 11 rangs.

"Sautant" une colonne sur deux, en itérant le procédé défini par la quenine, on obtient encore un résultat analogue, etc.

La sextine est l'exemple historique développé en littérature.

Si on ose travailler directement sur les rangs de départ, et en adoptant la disposition en lignes et non plus en colonnes, avec éventuellement des virgules, on a la succession

     1 2 3 4 5 6

     6 1 5 2 4 3 

     3 6 4 1 2 5

     5 3 2 6 1 4

     4 5 1 3 6 2

     2 4 6 5 3 1

Pour n = 10, on n’a pas de telle quenine. [Voyez par exemple que l'élément de rang 7 se retrouve en 2.(10 - 7) + 1 = 7 , ce qui est  interdit dans ce genre de permutation.]

Mais il est possible de trouver des permutations conduisant au résultat souhaité ; si elles sont construites à peu près comme les quenines, on pourra les appeler pseudo-quenines.

Pour La Vie mode d'emploi, Perec a utilisé celle que voici (définie ici avec la  disposition en ligne)

       1 2 3 4 5 6 7 8 9 0

       2 4 6 8 0 1 3 5 7 9

la loi qui la régit peut s'exprimer ainsi :

un élément de rang p est envoyé au rang   p / 2             si p est pair

                                                                 (11 + p ) / 2   si p est impair 

Perec dut contrôler qu'il retrouvait bien toutes les propriétés attendues, et utilisa donc cette "pseudo-quenine d'ordre 10 " pour créer les 20 bicarrés latins supplémentaires.

[L’ Annexe 2 expliquera le procédé appliqué par Perec.]

Annexe 2  Genèse des 21 bi-carrés, retenus par Perec

C’est la pseudo-quenine d’ordre 10, ou dizine, qui est l’algorithme choisi par Perec.

 

       1  2  3  4  5  6  7  8  9  0

       2  4  6  8  0  1  3  5  7  9

Il semble acquis  que le carré  1ab  est le carré de départ.

Appliquons la pseudo-quenine aux lignes du carré 1ab

Sa ligne 1 se retrouvera donc placée en 6e ligne d’un futur nouveau carré.

Sa ligne 2 occupera la ligne 1 du nouveau carré.  La ligne 3 ira en ligne 7.  La ligne 4  en  2.

La  5 ira en  8.   La  6 ira en  3.   La  7 ira en  9.   La  8 ira en  4.   La  9 ira en  10.

La ligne 10 occupera la ligne 5 du nouveau carré obtenu.

Ce carré obtenu pourra être appelé  2ab, car c’est effectivement celui que Perec a utilisé pour programmer les éléments des contraintes 2a = 5 Nombre  et  2b = 6  Rôle.

Si on prend ensuite l’image du 2ab, par le même procédé, on obtient 3ab,  c’est-à-dire le bicarré utilisé pour le couple de contraintes (3a, 3b) = (Murs, Sols)la succession des bicarrés obtenus en poursuivant le procédé est alors (contrôlez-le !)

 1ab         2ab         3ab         4ab         5ab         6ab         7ab         8ab         9ab         0ab

                                                                                             (et       0ab  redonnerait   1ab)

Si, de manière analogue, on applique la dizine aux colonnes du carré 1ab  on obtient  1cd.

Et, en poursuivant avec le même procédé, on aura la succession

 1ab      1cd      2cd     3cd     4cd      5cd     7cd     8cd     9cd    0cd    (0cd  redonne  1ab)

Le bicarré 6cd n’a pas été trouvé par ce procédé !  On peut le trouver en appliquant la pseudo-quenine aux lignes de  0cd

Seul le bicarré des contraintes de Couples, noté  C  dans le texte, n’a pas été construit.

Aucune composée des  pseudo-quenines précédentes n’y parvient. 

Si on ne veut pas le voir tomber du ciel (mais pourquoi pas ?), on doit envisager  de partir d’autres permutations ;  la plus simple qui convienne est

 1    2    3    4    5    6    7    8    9    0

 1    3    5    7    9    2    4    6    8    0

si je note  r  cette permutation appliquée aux colonnes, et  s  la permutation  des lignes selon le même algorithme,  j’obtiens  C  comme image du carré   9cd  par la composée de  r  et  s .

On entrevoit  qu’il y a un très grand nombre de bicarrés possibles ; Perec n’en prit que  21.

C’est dans la Deuxième Partie que, pour chacun des 99 chapitres, successivement, nous reconstituerons les listes des 42 éléments programmés,  en utilisant les 21 bicarrés trouvés précédemment.