Boris Vian : Calembourdaines, blagues à part et autres mots
d'humour
| "Je
méprisais tout ce qui était chanson, parce qu'à côté
du jazz pur, je trouvais ça grotesque. Et arrive Bons
Vian. La, j'en ai pris plein la gueule. Il balançait
avec une gueule blême des textes étonnants sur une
musique ultra-moderne. Là je me suis dit: "C'est
peut-être pas si con, la chanson. Il y a peut-être
quelque chose à faire là-dedans" (Serge
Gainsbourg-1988).
"Je suis un mari marri, Marie. Ma rime arrive
quand il est trop tard" (réflexion d'un poète à
sa femme: il est déçu de trouver sa rime alors qu'il a
déjà terminé son poème" -Bons Vian, Inédit
1946)
"Il n 'y a pas de mystère pour moi dans les
mots. J'aime bien jouer avec. C'est pitoyable la peur
que les gens ont des mots: ils se laissent dominer par
eux" (Bons Vian)
|
| Contre
toute attente, cet ingénieur qui inventa tant de mots,
s'essaya tout jeune aux "bourrimés" en
famille et qui, dès ses premières oeuvres, annonça la
couleur ("Cent sonnets", écrite en 1943-45,
contenait une "autodéfense du calembour" et
plein de variations loufoques autour de mots et
proverbes: "Helvégète", "Quand le gaz
part -gaz houiller"-", "Le pot de
l'ours", "Chameau traces", "La faim
des haricots", "Le fou triquait", "Où
chante le coq tôt", "Leurre exquis
"...), joua moins avec eux dans ses 484 chansons,
publiées chez Christian Bourgois que dans ses poèmes: |

Boris Vian
Photo Van Moerkerken |
retenons
néanmoins "Le bal aux ballots" (1958), chantée par
Henri Salvador, "La tarentelle de la tarentule",
"Java javanaise", "La con-plainte des
con-tribuables" (cf "Tu préfères mendigoter/ Ou te
faire avaleur de sabres/ Taxe à l'avaleur ajoutée"),
"Les lésions dangereuses" déjà évoquées, et plein
de variations drôlatiques autour du rock: "Le rock de
Monsieur Feller", "Rock monsieur" ("Potage:
rock en bol, poissons: rockillages, dessert: rockignolles,
rockfort comme fromage, mais si vous aimez mieux, voilà des
rock-monsieur..."), "Requins drôles", "Rock
à la niche" par... Peb Roc et ses rocking boys (!), Rock
Failair (!!), ou Henry Cording (Salvador). En ces temps de
Comets et autres spoutniks, Claude Nougaro lui-même, alors débutant,
commettra en 1956 sur une musique de Jimmy Walter, compagnon de
Vian (avec lequel il écrira deux ans plus tard "Il y avait
une ville"), un "Rauque and drôle n°1 (au
rasoir)", dont le refrain clamait: "Coupez les moi,
coupez les moi au rasoir"!
Mais si Vian lui-même n'abusa pas du procédé en chanson
(cf. "Gare Gare Gare Gary Cooper" dans Le cinématographe),
on retiendra néanmoins ce refrain datant de 1954: "Les
gens qui n'ont plus rien à faire/ Se suivent dans les rues/
Comme des wagons de chemin de fer/ Fer fer fer/ Fer quoi faire/
Fer coiffeur/ Fer à friser les bonnes femmes/ Qui n 'ont plus
rien à faire/ Férues de leur faire à friser/ Zer zer zer/
Faire friser la castrophe... etc"
Ce qui n'empêcha pas ce grand amateur de bons mots (il
imagina un journal de science-fiction baptisé "Franche démence",
proposa à un fabricant d'eau minérale une publicité où l'on
verrait sa famille à table devant une bouteille avec ce slogan:
"Evian, l'eau des Vian"!) de leur faire dire bien plus
qu'ils n'avaient jamais exprimé, et d'en fabriquer même de
toutes pièces: Les redresseurs de Tores, Les lurettes fourrées,
Le ratichon baigneur, Les instanfataux, Les cruchonneries et
autres aventures de Jean Sol Partre sur fond de blouze dans le
Saint-Germain d'après-guerre, rue du Tabou (en l'occurrence rue
Dauphine). Dans "L'écume des jours" ou "L'herbe
rouge", les pointes d'ail sont faites pour être aiguisées,
on passe le plus clair de son temps à l'obscurcir, on parle le
brenouillou, on danse le biglemoi, on joue au plouk, à la
saignette ou au retroussis en croisant des antiquitaires et
autres pompeurs. Singulier corps à corps avec le langage
("Mon cire-godasses, mon repasse-limaces, mon tabouret à
glace et mon chasse-filou"- "La complainte du progrès")
dont on trouve trace dès les premières années, témoin cet
extrait d'un roman resté inachevé, "Les casseurs de
Colombes":
"Pourquoi, pensait Ivan (car il pensait toujours),
Colombes s'appelle-t-il (ou elle) Colombes? Pourquoi pas
Pintades, ou même Autruches, pourquoi?".
Il pensait interrogateur ce matin-là.
"Voyons, se dit-il, étudions méthodiquement ce pourquoi.
Et d'abord, pourquoi est-ce que je me demande pourquoi?
D'ailleurs Colombes s 'appelle-t-il (ou elle) Colombes? Ne
serait-ce pas plutôt qu'on l'appelle Colombes?... Mais il se
rendit vite compte qu'il s'égarait sur une voie sans issue,
celle de la mise en question de la grammaire, des modes réfléchis,
du langage, et du verbe en général, donc de Dieu, et il ricana
pour bien montrer qu'il restait maitre de tout ça".
Il était logique qu'on retrouve à ses côtés Alain
Goraguer, futur arrangeur de Lapointe et de Gainsbourg (en
attendant Ferrat), tout comme plus tard Vannier, autre jongleur
de mots devant l'éternel, fera le lien entre Gainsbourg et
Nougaro. Avec, comme fil conducteur, le jazz, que l'ami Boris
passera, vingt ans avant Averty, à la moulinette des jeux de
mots, dans "En rond autour de minuit":
"Il appela le garçon. Celui-ci vint:
- "Vous m'apporterez une poule au riz-bop" dit
Goebbels.
- "Pour moi, dis je, du riz-bop, au curry-bop, avec du pain
be-bop et du thé-lonius"...
Le garçon grouillait par terre, l'air très mal en point. Ça
m'avait coupé l'appétit.
- "Allons ailleurs, proposai-je, dans un débit-bob de
boissonny stitt.
- "Boire un verre de Dexter Corton", approuva
Goebbels.
- "Méfiez-vous, dis je, faut rester compréhensible"...
...-"Quels autres moyens comptez-vous employer?"
demandai-je.
- "Multiples, dit Goebbels. Une ligne de chemin de fer
reliera Paris-bop à Albi-bop...
... Nous approchions du boulevard Saint-Germain et une librairie
s'ouvrait à notre gauche.
- "Les oeuvres complètes de Léon Bopp" demanda
Goebbels.
- "J'ai pas ça, dit le libraire. Voulez vous "Autant
en emporte le Vian" de Georges Mitchell (Ndlr:
trompettiste)?"
- "Non, dit Goebbels. Ne vous payez pas ma tête".
Nous sortimes derechef.
- "Il y a anguillespie sous Roach, dit Goebbels. Ça doit
être la contre-propagande...
Goebbels devint blanc comme un Woody Herman et sa main descendit
vers la poche droite du veston verdâtre qui moulait ses formes
élégantes..."
("En rond autour de minuit")

Boris Vian
Photo AFP |
Rien
d'étonnant à ce que l'homme "à la trompinette",
collectionneur de calembours devant l'éternel
("Qu'est-ce que fait le berger quand sa porte est
fermée? Il va chercher la clef au pâtre",
"La chute d'Adam et Eve, c'est une erreur de genèse",
"Un homme digne de ce nom ne doit pas fuir: fuir,
c'est bon pour un robinet!", "As-tu le cul récuré,
curé qu'urée rend impotent?" -interrogatoire subi
par un prêtre goutteux de saleté notoire" etc)
devint avec Marcel Aymé, autre amateur de (bons) mots,
le supporter d'un jeune pianiste-auteur qu'il défendit
jusque dans Le Canard Enchaîné: |
Serge Gainsbourg cependant qu'à
la même époque, Henri Salvador, autre "moitié" de
Vian, préfaçait le premier 25 cm de Nougaro.
Quoi de plus logique aussi qu'un autre terroriste du verbe, le
jeune Jean Yanne (dixit "Il vaut mieux avoir l'âge de ses
artères que l'âge de César Franck") reprit le temps de
quelques disques le flambeau avec ses rocks parodiques, sous le
nom de... Johnny Rockfeller et ses Rockchild: "Le rock
coco", "Saint Rock", "J'aime pas le
rock"...
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