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Revue Notes / Les joueurs de mots

 
Aux enfants de Gainsbourg et de Nougaro: Le Jazz et la Javanaise

 
Si Boby Lapointe fut, sans conteste, le mec plus ultra du jeu de mots (voir article pages suivantes), si... pointu que Truffaut se résolut même à le sous-titrer dans "Tirez sur le pianiste", et donc le saint patron du genre, il poussa sa démarche si loin qu'on lui connaît beaucoup de fidèles, mais peu d'émules. Le club de l'hélicon reste très fermé, n'en devient pas membre qui veut. En revanche, Gainsbourg et Nougaro, enfants de la balle -père chef d'orchestre chez l'un, artiste lyrique chez l'autre- nés quasiment en même temps (1928 pour le premier, 29 pour le second), et venus tous deux au disque à trente ans (1958 pour l'un, 59 pour l'autre, parrainés par Marcel Aymé/Boris Vian pour l'un, Jacques Audiberti/Henri Salvador pour l'autre,), se sont affirmés tous deux sous le signe du jazz.
Claude Nougaro
Photo Méphisto

Ils se sont imposés en écrivant pour d'autres (Philippe Clay, notamment, lui-même interprète de Vian et Prévert...), avant d'avoir des parcours différents, mais une même passion des rythmes et des rimes ("et que ma poésie/Rime à ta peau aussi" - "Rimes" Nougaro), un même amour de la métaphore (et d'ailleurs de la peinture), une même maison de disques (Philips), partageant aussi la collaboration de mêmes musiciens: Elek Baksi, Jean-Claude Vannier, passé de "Melody Nelson" à "Plume d'ange" (comme Vian fut "relié" par Goraguer à Gainsbourg, et par Jimmy Walter à Nougaro). Chez l'un comme chez l'autre, bien sûr, un savoureux et permanent jeu avec les mots: l'humour slave à la Gainsbourg ("Douze belles dans la peau", "Des ils et des elles", "Je pense queue", "Par hasard et pas rasé", "Sensuel et sans suite", "Malaise en malaisie", "Je te connais comme si je t'avais défaite", "Five easy pisseuses", "Etre ou ne pas naitre", "Lithanie en Lithuanie", "Plus dur sera le chut", "Variations sur le même t'aime", "Con c'est con ces conséquences", "Le couteau dans le play", "La déca-danse", "L'amour des feintes", "Il était une oie", "L'ami caouette"...) recoupant celui sudiste de Claude, également nourri à l'occasion de sons anglosaxons et convaincu que "les mots ont des arêtes" ("Je suis sous", "A tes seins (Saint Thomas)", "Tout feu tout femme", "Sing sing song", "Terre mater", "Marcia martienne", "Soeur âme", "C'est Eddy", "Le cycle amen", "Le K du Q", "Yapad papa (Y'a pas d'paroles)", "La chanson qu'on", "Vie violence", "Splaouch", "Maudit (Gliani)", "Clodi dodo", "Dansez sur moi", "Cadencé", "Toulouse to win", "Rythm 'flouze", "Nougayork", "Tchin-Chine", "DaliGala", "L'enfant phare", "Beaucoup de vent", "J'ai perdu le Montblanc dans la neige" "Femmes et famines", "Chansons nettes", "Ami chemin", "Chansongs", "Qu'importe le flocon" etc), au point que parfois les mêmes mots ou thèmes les inspirèrent tous deux ("Sensuel" et "Sensuel et sans suite", "Gratte-moi la tête" et "Elisa", "L'homme" et "Ecce homo", "Cadencé" et "La décadanse", "Des ils et des elles" (Serge Gainsbourg -1990) et "J'avais rêvé un couple dont je sois l'il, toi l'Elle/ Imaginé une île amoureuse d'une aile" - "Mademoiselle Jenencroipasmesyeux" Claude Nougaro - 1975...).

Au total, et par delà ce procédé du jeu de mots, dont ils n'abusèrent tout de même ni l'un ni l'autre, un festival du verbe, un perpétuel exercice de style explorant toutes les formes littéraires sans jamais en négliger le fond, et, ultime point commun, un spectaculaire deuxième souffle avec le reggae chez l'un ("Aux armes etc") et le funk chez les deux ("Nougayork", "Love on the beat") après des expériences africaines simultanées ("Percussions" chez l'un, "l'amour sorcier", suivi de "Locomotive d'or" chez l'autre) et sudaméricaines ("Bidon", puis "Brésilien", "Tu verras" chez Nougaro qui rencontra Baden Powel en 1964; Gainsbourg, lui, se frotta plutôt au Mexique: "Couleur café", "Viva Villa", "La guérilla", "Les cigarillos "...). Et même un poème de l'un (Claude) sur l'autre (Serge) dans l'album "Récréation": "Vers un ciel laqué de noir/ Une volute s'élève/ Volupté et désespoir/ Vont par deux comme des lèvres...". C'est peut être ce modernisme, ce "swing des mots" et ce métissage musical qui explique leur ascendant sur les nouvelles générations, leur intemporalité: influence évidente de Gainsbourg sur Zazie (qui lui dédie: "Je t'aime mais"), Vincent Baguian, nouveau venu qui lui consacra également une chanson sur son premier album, MC Solaar ("Nouveau western"), sans parler des multiples hommages à "Serge-Lulu", de Buzy à Axelle Renoir, Alain Manaranche, Romain Didier ou Jean Tourneux qui lui offrit même un album entier, "Les 7 jours de Gainsbourg". La "Chanson de Gainsbourg" va bien, puisqu'il continue de vivre non seulement dans ses oeuvres, et celles de Jane Birkin, mais aussi dans celles des autres. Pascal Mathieu, lui, s'inscrit nettement dans la lignée du poète toulousain qui, de son côté, le reconnaît aussi comme un descendant, jouant avec la langue sur le même "tapis vers" que lui.

 

 

Serge Gainsbourg
Photo Imapresse
Entre l'auteur de "La javanaise" et celui du "Jazz et la java ", qui d'ailleurs... enregistra lui aussi "La javanaise" en 1974, l'émule de Nabokov et celui d'Audiberti, le beau Serge et le petit Claude, il y eut toujours, à défaut de ressemblance de caractère ou de carrière ("Ma carrière, c'est en terme de minerai qu'il faut l'évaluer, c'est une carrière de craie" confie le toulousain), une secrète correspondance, bien qu'ils aient divergé sur des questions... d'accent tonique (Gainsbourg affirmait qu'on ne pouvait pas traduire le jazz en français à cause de l'accent sur la dernière syllabe, Nougaro l'a fait) ou d"'art mineur pour des mineures", comme disait Gainsbourg.

Ce à quoi Nougaro répondit en 1993 par une chanson en coup de chapeau: "Je pratique l'art mineur/Qu'a illustré le beau Serge/ Puisse-t-il sur l'autre berge/ S'enivrer d'alcools meilleurs/ Est-ce bien sérieux d'ailleurs/ Passé les soixante berges/ De pratiquer l'art mineur/ Qu'a illustré le beau Serge?/ Pourquoi suis-je et à quoi sers-je/ Dans la mine où je m 'immerge/ Charbon rouge de mon coeur/ Un projecteur sur le front/ Comme au casque du mineur/ Artiste mineur de fond" ("Art mineur" Nougaro/Vannier).

"Moi, ma langue, je l'ai retournée
Plus de sept fois dans ma bouche
J'admets qu'elle est très dure à cracher
Flèche de miel ou cartouche...
Moi je suis un intellectruelle
Vive l'Alexandrin
Les cordes de Nerval, les orgues de Racine,
Vive l'Alexandrin
Le grisou du génie dans un crayon à mine"
("Vive l'alexandrin "- Claude Nougaro)

INVENTAIRE PARADOXAL DE QUELQUES FARFELUS, FINS LOUFOQUES, PAROLIERS PROLIXES ET AUTRES MORDUS DES MOTS

 
"Prends ces mots dans tes mains et vois comme ils sont faits..." ("La chair chaude des mots" Raymond Queneau)

"Je ne joue pas sur les mots, je joue parfois avec, et j'ajoute que sans moi ou d'autres, ils jouent très bien tout seuls" (Jacques Prévert)

Curieusement, il n'y eut pas, dans les années 60/70, pléthore de joueurs de mots, yéyés obligent, mais quelques exceptions notables comme Pierre Louki, évoqué plus loin ("La main du masseur", "Slip please", "Charlotte ou Sarah"...), Jean Constantin ("Ton thé t'a-t-il ôté ta toux", "Les pantoufles à papa ", "Le pacha", "Mets-ta robe ananas", "Bain, amour et...": "Elle m'a si plu/ M'a tant plu/ M'a tant et tant/ M'a tant et plus..."), Jean Yanne, vrai disciple de Vian à ses débuts ("Avec Maria"; "Le rock coco"...) ou Pierre Vassiliu dans "Charlotte", "La pipe à papa", "Alain, Aline": "...Comme il était calin et qu'elle était caline/ Ils avaient chaud aux mains le soir à la chaumine/ Il aimait bien Chopin, elle aimait la chopine/ Il l'appelait lapin, elle lui plaisait bien... Elle vendait du colin là-haut sur la colline/Des filets de dauphin cachés dans sa dauphine/ Lui quittait Saint Quentin pour gagner sa cantine/ Il mangeait deux foirins et c'était pas beaucoup"; ou encore "Et ta soeur": et "Depuis qu 'mon père est maire/ Ma mère s'est fait la paire/ Elle est soeur au couvent des Saints Pères/ Mais ce n'est qu'éphémère/ Malgré ce qu'ait fait père/ Elle espère qu'après soeur elle sera mère/ Heureusement pour moi j'ai un parent qui est marin/ C'est mon parrain il est marrant/ On ne se voit qu'une fois par an/ Et pendant qu'elle espére/ Ma soeur Ise vit au pair/ Chez mon frère qui est masseur à Mamers/ Et mon frère Pierre se terre dans les sapeurs de terre...". Sans oublier Ricet-Barrier ("La servante du chateau", "L'espionne", "La java des gaulois"), ni de fines plumes comme Michel Rivgauche: "Quel amer amour que l'amour en mer/L 'amour en mer a un remous amer/Les amants en mer ont le coeur bien lourd/ Car l'amour d'la mer... c'est la mort d'l'amour" (Rivgauche/Rolland 1958).

 
Mais force est de constater que la chanson humoristique alors en vogue n'abusa pas de ce procédé: il reste discret chez Henri Salvador ("Au bal aux ballots", "Le zizi des zombies"...), Les Frères Jacques ("Le Sha sha persan", "Les cosmiques troupiers", "Buffalo bar") ou Pierre Perret, par ailleurs dynamiteur patenté du langage, mais s'affirme chez Marie-Paule Belle, notamment dans "Moujik russe", un vrai festival du genre signé Malletioris/Grisolia: "J'rentre le soir beaucoup trop tsar... J'en ai ras l'Bolchoï!... Il m'bascule, Il m'bouscule c'est extra... vinsky!... Mais i m'rosse, i m'cabosse, i'm'ross'tropovitch... J'ai cherché un bon a... vodka... Quand les homm's sont à mon cou... ça m'fait un moch'Cou!... Que je m'use, je m'amuse j'bois un pot Temkine! etc".
Marie-Paule Belle

On redécouvrira aussi chez elle avec bonheur "L'alibi de la libido" ("L'alibi de la libido/ L'abus du nu libidineux/ La littérature a bon dos..."), "Le cha cha plait" et sa collection de rimes déchaînées ("Cha chagrin, cha charrie, cha chamelle et cha cha semelle, cha chamaille et cha cha m'aille, cha chalais, cha chaloupe, cha charrue etc"), "T'es mal en mâle", "Sonatine ou sonotone", "L'âme à la vague ainsi que "La matraque", "Les petits métiers", "Nosferatu ", "Wolfgang et moi", "La biaiseuse", un répertoire atypique (l'humour au féminin) magistral et par trop ignoré aujourd'hui.

Plus ponctuellement, on retiendra également de sympathiques exceptions comme par exemple "La javagabonde" ou "L'orgue de Barbara" de Serge Lama première manière (auteur plus tard du double album "Enfadolescence", joli néologisme), "Hit panade" de Mouloudji, "A London London (allons donc)" de Petula Clark, "Animal on est mal" de Gérard Manset, "Les pies" de Michel Delpech ("Les pies les pies l'épicier... Les pies épient Fanny etc") ou encore "T'es rock coco", "Epique époque", "Graine d'ananar" de Léo Ferré, qui ne dédaigne pas d'en faire un de temps en temps: "Ce crayon sur la table qui a mauvaise mine" ("Les étrangers"), "On n'est pas des saints/Pour la béatitude on n'a qu'Cin... zano", et qui, à son corps défendant, en inspira un à Maurice Fanon: "Monsieur Léo de Hurlevent". On appréciera. Tout comme on n'oubliera pas, côté "jeu de lettres", "Alphabet" de Guy Béart ("Un doigt doucement pointa/ Sur le bouton du point A/ Aussitôt il est tombé/ Un objet sur le point B/ Le point B s 'est empressé/ D'effacer son voisin C..."), par ailleurs interprète de Queneau et Marcel Aymé, qui nous avait gratifiés auparavant d'un autre exercice de style: "Dans regrettable" ("Dans regrettable/ Il y a regret/ Il y a table/ Il y a blé/... Il y a du grès/... Il y a été/ Il y a étable... Il y a râler"), et de "Laura" ("On l'a jouée aux dames/ Sur un grand damier/ On l'a jouée au drame/ Sur un grand larmier").

 
Retenons néanmoins deux figures emblématiques des "années pop": Jacques Dutronc, auquel l'équipe Lanzmann/Segalen donnera la parole dans une tradition "parigote" finalement pas si éloignée de Chevalier, avec au passage de savoureux néologismes ("Le testamour", "Hippie hippie hourra", "Le mythofemme", "Transedimanche", "Les cactus": "Je me pique de le savoir"...) et, encore plus atypique, Nino Ferrer première manière, dont la réédition de l'intégrale aux éditions Point Seuil permet de redécouvrir les débuts quasi-surréalistes à... l'école Mao: "Si je suis rapide et rusé/ Quand je fais mes maos croisés/ Me disait un esquimao/ C'est grâce à la pensée de Mao...", mais aussi des exercices de style comme "Madame Robert" ("Mon frère n'aime pas les épinards/ Et c'est heureux pour mon frère car/ S'il les aimait il en mangerait/ Et il ne peut pas les supporter") et "Mon copain Bismark" (qui "était cornac dans un cirque/ Et traduisait Pétrarque en turc à Dunkerque").
Nino Ferrer en 1966
Phototèque Rancurel

Un humour des mots jamais démenti, du "Téléfon" à "La désabusion", et dont le sommet est peut-être cet inventaire débridé à la Prévert qui concluait sa chanson "Je vends des robes" en 1969:
"...Si j'aurais pu, j'aurais aimé
Vivre à la campagne, Vivre à la campagne
Si j'aurais pu, j'aurais aimé
Vivre à la campagne toute l'année/
Avec des grillons, des sillons, des buissons, des poissons,/ Des brochettes, des pochettes, des pâquerettes, des fourchettes,/ Des barils, du persil, des chenils, des fournils,/ Du crottin, du boudin, du rotin, du terrain,/Des grands pères, des grands mères, des commères, des vicaires,/ des babouches, des cartouches, des autruches, des baudruches,/ Des conciles, des bacilles, des textiles, des nautiles,/ Des orages, des bocages, des mirages, des nuages,/ Des conscrits, des proscrits, des inscrits, des écrits,/ Des carnets, des cornets, des sifflets, des soufflets,/ Des canots, des crapauds, des cabots, des capots,/ Des tricards, des brancards, des canards, du brocard,/ Des courants, des parents, des savants, des arpents,/ Des melons, des tétons, des savons, des boulons,/ Des Barclay, des balais, des raclées, des navets,/ Des tambours, des Dutourd, des contours, des détours,/ Des soupirs, des Missir, des désirs, des sourires,/ Des frelons, des bourdons, des étrons, des croûtons,/ Des berbères délétères, des lasers des misères,/ Des tacots, des marmots, des tuyaux, des bocaux,/ Des bouchons, des torchons, des crayons, du savon,/ Des savates, des tomates, des mille-pattes, des cravates,/ Des curés, des greniers, des balais, des pompiers,/ Des abeilles, des groseilles, des corneilles, des bouteilles,/ Des limaces, des godasses, des rosaces, des crevasses,/ Des éclairs, du tonnerre, des lumières, des desserts,/ Des bougies, des souris, des brebis, du fouillis,/ Du gruyère, du roquefort, du raifort, du bonheur, du charbon, du coton, du gazon, des scorpions, des sardines, des tartines, des copines, des cuisines, du colza, du tabac, du fois gras, du caca, des châteaux, des barreaux, des bourreaux, des noyaux, des fillettes, des barquettes, des serpettes, des carpettes...
(extrait "Je vends des robes" Nino Ferrer - Editions Paul Beusher 1969).

Ouf! On notera aussi en 1977 "Le petit potier" de Pierre Perret qui excellait dans l'allitération: "C'est un petit potier qui a une poupée et qui peut pas/ Quelquefois il peut peu, mais souvent il peut pas...", et plus récemment son exercice de style autour des stations de métro dans "Bercy Madeleine" (1992): "... Par malheur elle avait le Goncourt sa Motte-Piquet/ Avouez qu'Saint-Cloud à s'Dugommier le Jules Joffrin/ Son p'tit Chaligny Faidherbe était bien trop Billancourt/ Elle demeurait une vraie glacière/ Elle Opéra un changement la Réaumur/ L'en Brochant en Chevaleret entre La Fourche/ Et la Muette à l'Anvers aussitôt je lui Bourg-La-Reine/ Juste à temps qu'elle en Picpus...". Retenons également un essai réussi de Joe Dassin, par ailleurs fou de Boby Lapointe, "Il faut naître à Monaco" (Dassin/ Delanoë/ Lemesle): "On n'peut pas tout à la fois/ Siffler l'apéro et l'opéra/ On n'peut pas c'est évident/ Payer comptant quand on n'est pas content, et réciproquement". L'occasion de se souvenir que Pierre Delanoè, qui ne s'illustra pas particulièrement dans ce genre, offrit dès 1953 à Bécaud de savoureux exercices verbaux comme "Quand tu danses" ("La cadence dence dence de tes pas/ Me grise et je ne sens plus autre chose en moi"), et "Croquemitoufle": "Je me rencroquemitoufle... / Et je m'éfiléfiloche/ Comme un fond de poche/ Quand tu n'es pas là/... Et je me serpentiluche/ Je m'escamaramuche/ Dans le fond des bois" (notons également vingt ans après des images comme "Un corps mort pour les cormorans dans "Le France" ou le "pommier qui pommera" dans "Le pommier à pommes").

Quant à Yvan Dautin, par trop discret aujourd'hui, on lui doit à cette époque une petite merveille de jeux de mots réenregistrée récemment sur sa compilation: "Elle est délicate Kate/ Comme une tranche de cake/ Dans son lit petit, trop petit/ Jamais elle ne lit "Elle et lui"/ Elle baise avec un chinois nommé Li... Après l'amour chien de fusil/ Li-Kate se sont endormis" ("Kate"). On pourrait ainsi relever les cas d'espèce, comme dans les années 80 les "Chansons d'une grande banane alitée" d'Alexandre Révérend, aujourd'hui méconnues, ou "La rockeuse de diamants", de Elizabeth Anaïs/ Catherine Lara, dont les titres d'albums ("Coup d'feel", "Flamenrock", "Rocktambule", "Mélomanie") et de chansons ("Tapage nocturne", "Souffre-douceur", "Décaféïne-moi", "Aimez-moi les uns les autres", "J'ai raté ma réussite"...) jouent volontiers avec les mots, dans la lignée de la "Toccatarte" de Sheller, et qui nous rappelle fort à propos que Raymond Queneau lui-même signa une attachante "Croqueuse de diamants" pour Zizi Jeanmaire: "J'les déguste sans poivre ni sel/ J'aime quand ça me crisse sous la dent... Supprimez le chocolat le matin/ Avalez trois carats bien à jeun". Quant à Françoise Hardy, elle nous gratifia de mémorables "J'écoute de la musique soule" et autres "Jazzy retro satanas" signés Jonasz/Yared, à une époque ou le même Jonasz allait invoquer les "mecs de la Mecque" et faire rimer ceux "de Toulouse" avec "I was born to loose" ("Joueurs de blues"), Higelin son "Chaud chaud business", Chédid son "God save the swing" et Julien son "Coeur de rocker", prouvant par là que cet afflux de jeux du son et du sens correspondait bien à l'ère des studios et autres nouvelles technologies, que le son appellait le son en quelque sorte.

De son côté, Jean Guidoni chantait "Verone Véronal", osant même une "Chanson pour le cadavre exquis" ("Il sera temps que demain, je te remaquille/Après m'être gorgé de ton cadavre exquis"- Pierre Philippe/ Michel Ciwie), Alain Chamfort "Malaise en malaisie" (les noms de pays sont propices aux jeux de mots, comme s'en aperçut Jean Bruce dans le polar: "Banco à Bangkok", "Atout coeur à Tokyo" etc), Yves Duteil "Un lilas pour Eulalie", Elie Medeiros "Toi mon toit" et Diane Dufresne "Les hauts et les bas d'une hôtesse de l'air". Même Renaud y sacrifiera à l'occasion, côté calembours, tant dans les titres ("Buffalo débile", "Peau aime", "Je cruel", "Le HLM/ Le hash elle aime"...) que dans le texte: "Rien à foutre de la lutte des crasses , Elle était plus que belle/ Je n 'étais pas que beau", "Elle qui jamais n'avait pu conquérir le coeur de quiconque accepta l'amour que le Hugues offrait" et ce "Tango des élus" digne de Bruant: "Et dire que chaque fois que nous votions pour eux/ Nous faisions taire en nous ce cri: "Ni dieu ni maitre"/ Dont ils rient aujourd'hui puisqu'ils se sont fait dieux/ Et qu'une fois de plus nous nous sommes fait mettre" (1991).

Quant à David Mc Neil, évoqué plus loin, il se fendra carrément d'un étonnant "Lapointe à Pitre" dédié à qui vous savez et passera sa vie à jongler avec les sons et les sens ("Matez ma métisse" - "Melissa", "Calembours carambars", "L'enfer est dans le sac", "To be or not to be bop", "Nostalgie d'Angie"...), tout comme Jean-Claude Vannier ("Petite musique d'ennui" etc). Et nous n'évoquerons pas ici les néologismes et autres jeux de sons, de "Okazou" à "Tamabu", de "Meque meque " et "Kepicon" à "Oukele", "Yaka dansé", "Cébolavie" et "Kesta", de "Pas vraimambeau" à "Caremambo" à "Fatalmambo" and co, voire les onomatopées (Michel Polnareff en fut un pionnier: Tatatata, Ring a ding, Tibili, Tam tam et réinventa même le... jeu de lettres:
"LNAHO (LAOTCO/LCACBC/GCD etc) "..., dans la lignée du LHOOQ de Marcel Duchamp); ni tous ceux qui ont pris pour nom un jeu de mots: Billy Ze Kick, Les Soucoupes Violentes, Edgar de l'Est, Les Elles, Mad in Paris, Elmer Food Beat, Regg'Lyss, Mellowman, Ligne 2 Mire, Tony Truant et Dignes Dindons (!), Les Nonnes Troppo, Dee Nasty, Les Femmouzes T, Ducky Smokton, K6, LNA, (feu) Leopold Nord, et même 2 Be 3 (two be three = to be free), le pionnier du genre restant... Bill Haley et ses Comets! Vous avez dit Allais?

Mentionnons enfin des expériences originales comme, par exemple: "C'est beau la v', avec ma poup c'est beau la v'/ Quand on cause personne n'entrave/ On peut se dire des mots d'am', personne s'en aper'... Le dim' mat' on va pas à la m'/ On écoute à la rad' les chansons de Serge Lam' etc" ("C'est beau la v"' - Béjo/1987) ou, il y a 30 ans, le Professeur Frichmouth, premier "chanteur en yaourt" imaginé par Pierre Saka, Jean-Pierre Bourtayre et le batteur Jean Martin:
"Je suis gulp au soleil", "La boi-boite à Petraze", "Des bougnes et des clitrons", "Brinette": "Avant d'éblatir l'enclu qui s'albrède/ Je dois glonder le piblu de Mechbrède/ Je veux ton bichoudru pour le déglupinier/ Brinette... Ah Brinette/ Puis je encore te chimuser sans joulpougne/ Dois-je églombir mes filtrés melbitrougnes/ Je sens mon kalbatoire prêt à gler la pétagne/ Brinette... Ah Brinette/ Viens que je te shlibe...", paroles historiques de Saka/Martin, auxquels on doit également: "Depuis Bichmoule que je glaputre/ Tous les blipocks ont le turf mutre/ J'ai l'bas du blek qui troucougnoule/ Le haut du tarf merbèche de moule/ Je suis gulp au soleil...". Un feuilleton d'Europe 1, "Frichmouth chez les Merblek", accompagna la sortie du disque digne de l'Os à Moelle, mais c'est Dutronc qui, la même année, décrocha la timbale avec sa fameuse "Compapade", sur l'album des "Cactus" (il remettra ça vingt ans après avec "Merde in France": "Cacapoum, Cacapoum").

 

Hubert-Félix Thiéfaine
Quoiqu'il en soit, plus personne ou presque n'y résiste aujourd'hui, de Pascal Obispo ("Les mots d'août") à Marc Lavoine ("Petit à petit feu", "100% d'innocents", "Faux rêveur"), de Zazie (tout le second album) à MC Solaar ("Qui sème le vent récolte le tempo", "Matière grasse contre matière grise" etc) et Charlebois ("L'indépendantriste", "Solitudarité"...), de Philippe Lafontaine ("Tamisez Londre") à Marka ("La poupée Barbue"), d'Akhenaton ("Métèque et mat") à Doc Gynéco, de Vanessa Paradis à Maurane ("Manie Manigances"), de Noir Désir ("Aux sombres héros de la mer"...) aux VRP et aux Innocents ("Lésions étrangères"),

de Melaaz ("De père en paix", "La maladie de la mélodie", "La scène est malsaine") à Art Mengo, de Chanson Plus à Daho et Liane Foly ("Je les M", "Love me love moi": "Sussure moi des mots crus comme ceux qu'on censure/ Qu'on sent sur le sofa quand on est sûr de soi", "Baby love": "Petite voyelle cherche consonne pour faire une syllabe qui sonne" etc), avec, pour la "vieille garde", toujours Dutronc ("Le pianiste de la boîte à Gand"), Gotainer ("Captaine Hard rock", "La pépie qui t'a", "L'automodébile", "Les accidents de train-train", "La java j'y vais j'y va", "En vous mouvant", "Tout en vous m'habite" etc), Thiéfaine ("Copyright apero mundi", "Une journée dans la vie d'un faune", "L'amour mou", "Narine narchande"...), Maxime Le Forestier ("Chienne d'idée"), et plus que jamais Bashung, grand prêtre du genre dont il garde jalousement le secret.