Boby Lapointe : L'amidumididesmots
| "J'ai
un penchant naturel pour les mots et leur côté farce.
J'en ai acquis une certaine technique, et ne sais m'empêcher
de mettre cette farce à toutes les sauces. Ce n'est pas
un métier, mais... ça sert d'os, et pour moi, c'est le
squelette de toute expression du comique" (B.L.). |
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"Rappelle-moi tout à l'heure, pour l'instant je
braconne".
Quand l'homme de Pezenas vous répondait cela, ça
voulait dire: "Je suis en train d'écrire". Et
dieu sait que chez ce mathématicien des mots, perpétuellement
en proie à ses équations verbales sous ses airs
candides, qui comme Vian
se destinait à Centrale et inventa plus tard son
"système bibinaire" décimal, préfigurant l'ère
informatique, l'écriture voulait dire quelque chose.
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Boby Lapointe
Photo Aubert |
A tel
point que pour sa première grande prestation dans le film de
Truffaut "Tirez sur le pianiste" (1960), après des
centaines de soirs au "Cheval d'Or" (avec Ricet
Barrier et Petit Bobo, tout comme il se lia à Maurice Fanon à
L'Echelle de Jacob), sa chanson, "Avanie et
framboise", fut... sous-titrée à la demande du
producteur, Pierre Braunberger, qui craignait qu'on n'y comprit
rien du tout. C'est dire qu'à aussi haute dose, le jeu de mots
devenait quasiment une langue étrangère, impénétrable,
d'autant plus qu'avec son pianiste Marcel Yonnet, il en faisait
aussi dans la vie: "L'abbé Pierre et ses longs
jupons", "Minerve: déesse qui tient le cou",
"La pieuvre par neuf", "Qu'importe le flocon,
pourvu qu'on ait l'avoine!", "Général bol",
"Le naufrage de la p'tite Annick", "C'est mon
hamster ego"...
Alors, à son Olympia suivant (avec Pierre Etaix en première
partie... de Johnny Hallyday! Mais ne fera-t-il pas en 1965 le
"lever de torchon" du Musicorama des... Rolling
Stones!), Bobby devint "le chanteur sous-titré"
(sic), comme il y eût "Le chanteur masqué"*. Il faut
dire que chez lui, ça défilait, un véritable ordinateur avant
la lettre, restructurant le français dans une langue très
personnelle qui faisait les belles heures des "Raisins
Verts" et autres "Douches Ecossaises" télévisées
d'Averty -ex secrétaire particulier d'André Breton- sur des
arrangements d'Alain Goraguer, Oswald d'Andréa et Michel
Colombier: "Dans les flots un poulet de la P.J/ Soutenait
le corps beau à peau lisse/ D'une belle fille qui pensait
"comme y serre"/ Et pourtant il était inspecteur
(oui)/ Et chantait en nageant/ Pour se donner de l'entrain/ Ce
suave refrain/ Ces propos engageants (de police)..."
("Le troubadour ou la crue du Tage", Chanson-fleuve
1961).

Boby Lapointe
Photo Aubert |
Ou
encore: "Il était une fois/ Un poisson fa/ Il
aurait pu être poisson-scie/ Ou raie/ Ou sole/ Ou tout
simplement poisson d'eau..." ("Le poisson fa
"-1960). Et puis: "C'est un saucisson de
ch'val/ Un saucisson que de ch'val/ Que je viens de
faire à ch'val/ C'est une chanson de /Ah! Chanson de
saillies de ch'val/ Moi qui suis esthète de ch'val/ Ah
je trouve ça beau de ch'val/ Génial admirable de
lapin" ("Saucisson de ch'val n°1") ou
"Moi j'connais un ami il s'appelle Alceste/ C'est
son nom Alceste/ Nous on l'appel'Zantrop c'est not' ami
Zantrop/ Bonjour l'ami Zantrop/ Quand il est à St Trop
il vit comme un ascète/ L'sort jamais là-bas/ Mais
quand il est à Sète i' vit comme à St Trop..."
("L'ami Zantrop"). Etc, etc. |
Ouf! A ce régime infernal, qui faisait du calembour une
religion, et de l'artiste un maître inégalé, mais aussi
sous-estimé, il n'est pas étonnant que l'ami Boby, par
ailleurs comédien (il fut remarquable dans "Les Choses de
la vie", "La veuve Couderc" et "Max et les
ferrailleurs") et adepte avoué d'un autre "grand
matheux", Raymond Queneau, ait si peu -mais si intensément-
écrit: une soixantaine de "chansons farcies", sous la
direction artistique de Philippe Weil et Claude Dejacques
(Philips), qui, après une première diffusion confidentielle,
ne cessèrent jamais de réunir de nouveaux adeptes. Jeanne
Moreau elle-même ne faillit-elle pas le chanter ("Comprend
qui peut") au temps des années Rezvani, qui, du côté des
mots, n'était pas non plus en reste?
Car, derrière ce feu d'artifice verbal, cette superbe mécanique
du jeu de mots ("Mon père est marinier/ Dans cette péniche/
Ma mère dit la paix niche/ Dans ce mari niais/ Ma mère est
habile/ Mais ma bile est amère/ Car mon père et ses verres/
Ont les pieds fragiles"- "Mon père et ses
verres" 1971), capable de mettre en refrain des termes
"impossibles" (cf "La fleur bleue
contendante", qui n 'a rien à envier à l"'obsolète"
de Solar), derrière le farfelu qui fut strip-teaseur au Crazy
Horse Saloon (!), qui montrait ses fesses à moins dix de chaque
heure au Port du Salut, cassait souvent ses voitures, et
enregistra incognito deux faces B de 45 tours en 33 tours sous
le nom de... Jack Sélaire (!!!), derrière le garnement du gag
qui ouvrit rue de La Huchette un club -Le Cadran Bleu- avec une
pointeuse à l'entrée (!!!!), se cachait bien évidemment un
coeur pur, aimant par dessus tout l'amitié, l'humour et la mer.
Un homme au sourire d'enfant, dans la lignée de Bourvil qui, dès
1954, lui interpréta "Aragon et Castille" dans le
film "Poisson d'avril", et de Brassens, devant lequel,
justement, "on aurait dit un petit garçon" (dixit
Philippe Marcillac, pianiste):
"On était de la même famille, confiait l'auteur du «Gorille».
Son goût de l'absurde nous rapprochait. Moi, je l'ai aussi. Je
le montre moins dans mes chansons que lui ne le fait, mais je
l'ai dans la vie... C'est un langage qu'il a inventé, une façon
de faire chanter, de faire danser les mots, qui est tout à fait
per onnelle et que personne ne pourra jamais imiter
ailleurs..."
| Une
pudeur qu'on prit trop souvent pour de la naïveté, et
un créateur qui ne fut réellement reconnu du grand
public qu'après sa disparition prématurée, à
cinquante ans en 1972. Il faudra attendre la sortie du
fameux coffret de son intégrale en 1976 pour que ce roi
de la chanson-gag, "poète de l'herbette et du jeu
de mot laid", qui, d'Alhambra en Bobino, chantait
en tressautant et en scandant le rythme avec ses bras,
soit enfin pris au sérieux, comme l'humoriste grave
qu'il était: étrange destin à rapprocher de celui de Pierre
Louki, comme lui habitué des premières parties de
Brassens (Lapointe fit aussi celles de Pierre Perret,
lui-même disciple de Georges, et de Joe Dassin,
tellement fan de lui qu'il réalisa son dernier album,
"Comprend qui peut" et l'emmena en tournée!). |

Boby Lapointe
Phototèque Rancurel |
Le second degré serait-il un genre maudit en chanson,
"art mineur pour des mineures" selon le mot d'un autre
jongleur de mots? Aujourd'hui, "La maman des poissons"
("J'en connais un qui s'est marié/A une grande raie
publique/ Il dit quand elle lui fait la nique/ "Ah qu'estce
que tu me fais ma raie!") "Ta Katie t'a quitté"
("Ta Katie t'a quittê/ Tic tac/ T'es cocu qu'attends-tu?/
Cuites-toi, t'es cocu/ T'as qu'à, t'as qu'à t'cuiter/ Et
quitter ton quartier/ Ta Katie t'a quitté/ Ta tactique était
toc/ Ta Katie t'a quitté/ Ote ta toque et troque/ Ton tricot
tout crotté/ Et ta croute au couteau/ Qu'on t'a tant attaqué/
Contre un tacot côté/ Quatre écus tout compté...") sont
passées dans les moeurs et les programmes, radios et même...
scolaires, devenant quasiment des comptines pour 7 à 77 ans
(c'est d'ailleurs par ce moyen, la chanson pour enfants, qu'il pénétra
dans les familles). Et elles "sonnent" même comme le
plus branché des raps hip hop, tant leur écriture est moderne,
avec, derrière la parfaite mécanique des mots, un authentique
sens du rythme et de la dérision plus que jamais dans l'air du
temps.
Et, ce qui ne gâte rien, un authentique amour de la langue
française: "Je ne veux que du bien aux langues de tous
pays, et à celle que je connais le mieux, le français, qui est
si riche, si vivante et si renouvelée que je ne comprends pas
pourquoi des gens qui pourtant changent de chemise tous les
jours se servent si longtemps des mêmes clichés qu'ils
trempent dans toutes les sauces. Ces négligés de la glotte
ignorent les plaisirs des jeux de mots dans cette langue dotée
de tout temps de redondances que tout peut traduire en allitérations,
calembours et autres fientes de l'esprit (disait Victor qu'était
scatologique)".
P. A.
Bibliographie: "Boby Lapointe" par Huguette
Lapointe (Editions Encre)/ "Boby Lapointe" par Alain
Poulanges et Janine Marc-Pezet (Editions du May)/ "Boby
Lapointe" par Jacques Perciot (Editions Denoël 1997)
| Le
calembour
«Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole»,
a dit Victor Hugo (et il s'y connaissait, le bougre).
N'allez donc pas croire que, connaissant les trois premières
leçons, vous allez pouvoir faire des jeux de mots comme
Kiss à muses ou même comme Kissa m'use.
1) Il vous faut un esprit: si vous n'en avez pas,
procurer-vous en un.
2) Apprenez lui à fienter, soit en lui donnant des
laxatifs, soit en choisissant un programme télé qui
fasse fienter.
3) Apprenez lui à voler, en le faisant fienter jusqu 'à
ce qu'il vole.
4) Apprenez lui à fienter en volant, en le faisant
voler jusqu 'à ce qu'il fiente.
5) Apprenez-lui à suivre le vol de ce bestiau, avec un
récipient et à recueillir la fiente au vol.
6) Etalez le dit calembour sur un papier que vous
envoyez à l'almanach Vermot.
7) S 'ils avaient déjà publié celui-ci:
c'est que: c 'est un calembour qui fait rire;
s'ils le republient:
c'est que: c'est un calembour qui fera toujours rire;
Sinon, c'est un bon calembour, or, ce qui fait rire, ce
sont les mauvais calembours..."
(Extrait de "Avertissement au lecteur"/
Coffret Intégrale Polygram).
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